J'espère ne pas être hors sujet, J'avais très envie de rencontré Guy de Maupassant !
Aujourd’hui, je ne fais pas une chronique classique.
J’ai imaginé une rencontre.
Une conversation possible avec Guy de Maupassant,
dans une médiathèque du XXIᵉ siècle.
Parce que ses textes m’accompagnent depuis longtemps.
Parce que Le Horla m’a aidé à nommer mes démons.
Parce que La Petite Roque me rappelle que le remords est encore une forme d’humanité.
Rencontre avec Guy de Maupassant
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Demande préalable
Avant toute chose, il fallut demander l’autorisation.
J’écrivis au service après-vie.
Une lettre simple, presque administrative, mais rédigée avec soin.
J’y exposais mon souhait : rencontrer Guy de Maupassant pour quelques heures seulement, une journée tout au plus, le temps d’un entretien sans public, sans éclat, sans mise en scène.
Je précisai que la rencontre aurait lieu au XXIᵉ siècle, dans une médiathèque contemporaine, mais aménagée pour qu’il ne soit pas trop dépaysé : un boudoir discret, une lumière tamisée, deux fauteuils profonds, une théière de porcelaine. Rien de spectaculaire. Rien de moderne au point d’être agressif.
J’ajoutai que ses livres seraient là.
Tous.
Mais aussi ceux de ses contemporains, afin qu’il ne se sente pas seul parmi les siècles.
La réponse arriva sans bruit.
Autorisation accordée.
La date serait fixée.
Le reste, précisait la note, s’arrangerait.
Je n’en demandai pas davantage.
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Quand j’entrai dans le boudoir, il était déjà là.
Assis calmement, le regard posé sur les rayonnages comme sur un paysage familier, Guy de Maupassant ne semblait ni surpris ni inquiet.
Il était simplement présent.
Je m’arrêtai à deux pas.
— Bonjour, Monsieur de Maupassant.
Il leva les yeux et inclina légèrement la tête.
— Bonjour, Monsieur.
— Permettez-moi de me présenter.
Je m’appelle Michel Tournier.
Il sourit, doucement intrigué.
— Voilà un nom qui m’est postérieur, dit-il.
— Oui.
Il y a eu un autre écrivain, plus tard, qui portait exactement ce nom.
Je ne prétends évidemment pas le remplacer.
Mais porter ce patronyme m’a toujours semblé acceptable.
J’ai même lu plusieurs de ses livres, pour entrer un peu dans son univers.
— Les noms voyagent parfois plus loin que ceux qui les portent, répondit-il.
L’important est ce qu’on en fait.
Il m’indiqua le fauteuil.
— Asseyez-vous, Monsieur Michel.
La distance était juste.
Nous pouvions parler.
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Les chroniques
Je lui dis mon admiration.
Sans emphase.
Sans théorie.
Je lui expliquai qu’au XXIᵉ siècle, j’avais décidé de le lire méthodiquement : par séries d’une dizaine de nouvelles.
Et qu’à chaque cycle terminé, j’écrivais une petite chronique.
— Une chronique ? demanda-t-il.
— Oui.
Un texte court, personnel, sans prétention savante.
Je raconte comment je suis entré dans vos histoires, ce qu’elles m’ont laissé.
Je lui expliquai que je publiais ces chroniques sur un journal électronique appelé Facebook, où les lecteurs lisent sur écran.
— Les supports changent, dit-il,
mais ce sont toujours les lecteurs qui font vivre les textes.
— Et à la fin de chaque chronique, ajoutai-je, je mets un lien.
Pour que ceux qui me lisent puissent accéder directement à vos nouvelles.
Je ne veux jamais parler à votre place.
Il acquiesça lentement.
— Vous les renvoyez au texte.
C’est la seule loyauté possible.
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Le Horla
Je pris alors le temps.
Celui qu’exige ce texte-là.
— Il y a une œuvre de vous qui m’accompagne depuis très longtemps.
Je lui expliquai que je l’avais découvert jeune, sans méthode, mais avec reconnaissance.
Que je ne le connaissais pas par cœur, mais qu’il faisait partie de moi.
— J’ai longtemps été un homme fragile, dis-je.
Pas très équilibré moralement.
J’ai beaucoup souffert.
Et ce texte me donnait une explication à mes humeurs.
Je disais : je vais mal parce que j’ai des Horla en moi.
— Vous leur avez donné un nom, dit-il.
— Oui.
Mes Horla, c’étaient mes démons.
Grâce à vous, ils devenaient identifiables.
Je n’étais plus seulement défaillant : j’étais habité.
Je lui parlai du théâtre.
D’une adaptation remarquable.
Je l’avais vue deux fois.
J’étais avec un ami qui en avait eu les larmes aux yeux.
— Le théâtre oblige le texte à se montrer, dit-il.
Sans échappatoire.
Je lui confiai que j’avais voyagé avec Le Horla dans mes bagages pendant des années.
Puis qu’avec beaucoup de travail sur moi, il avait cessé de m’ennuyer sans cesse.
— Aujourd’hui, repris-je, je le considère comme un ami.
On se parle.
Il hocha la tête.
— Quand la présence accepte la conversation, elle cesse de commander.
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Le Bonheur
Je lui parlai ensuite de la nouvelle : Le Bonheur.
De ce texte presque scandaleux aujourd’hui, parce qu’il affirme qu’il faut peu de chose pour être heureux :
un lieu, un accord, un consentement au réel.
— Le bonheur n’aime pas qu’on le poursuive, dit-il.
Il préfère qu’on lui fasse place.
Je compris alors combien ce texte allait à contre-courant de notre époque.
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Je lui parlai de la nouvelle : Le Lit 29.
De cette femme qui tue sans arme.
De la guerre qui passe par le corps.
De la morale troublée, jamais expliquée, jamais absoute.
— Je n’ai jamais jugé, dit-il.
J’ai regardé.
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La Petite Roque
Je changeai d’ombre.
— Il y a enfin La Petite Roque.
Je lui dis combien ce texte était terrible, mais juste.
Que ce crime-là existe encore aujourd’hui, presque chaque jour.
Mais que chez lui, ce n’était pas l’acte qui frappait — c’était l’après.
Le remords.
La destruction intérieure.
Le maire respecté qui ne se dénonce pas, mais qui se consume, pleure, veut mourir.
— Aujourd’hui, dis-je,
dans notre monde moderne, je ne vois plus cela.
Il n’y a plus de remords.
Il n’y a plus que la haine, la violence, la tuerie.
— J’ai écrit des hommes, répondit-il.
Pas des monstres.
Quand l’homme disparaît, il n’y a plus de littérature possible.
Je lui dis que ce texte était, malgré tout, porteur d’espoir.
Parce qu’il affirme que reconnaître sa faute, c’est encore être humain.
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La souffrance
Je parlai alors de sa maladie.
Avec pudeur.
De la peur de perdre la raison.
De l’épuisement.
De cette tentative de suicide qui n’était pas un geste spectaculaire, mais un renoncement.
— Je n’ai pas eu le temps, murmura-t-il.
— Si, dis-je.
Juste assez pour nous apprendre à nommer ce qui nous hante.
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La séparation
Je sentis que le temps était venu.
— Monsieur de Maupassant,
j’aimerais continuer longtemps.
Mais le service après-vie a été très clair :
le voyage ne doit pas vous fatiguer.
— Les règles sont parfois une forme de bienveillance, répondit-il.
Je me levai.
— Merci infiniment d’avoir accepté cette rencontre ici, au XXIᵉ siècle.
Je vous promets une chose : tant que je serai en vie, je continuerai à lire votre œuvre et à en faire des chroniques.
Je lui dis que je possédais chez moi une grande édition de ses œuvres complètes.
Une encyclopédie.
Que je savais qu’il avait écrit énormément, très vite :
environ trois cents nouvelles,
six romans,
des poèmes, des chroniques, des récits.
— J’ai écrit quand je le pouvais, dit-il.
Le temps était compté.
— Et pourtant, ajoutai-je,
il y a une douceur dans vos phrases.
Une douceur sans complaisance.
C’est cela que je vous remercie d’avoir laissé.
Je lui serrai la main longtemps.
Avec cette envie presque enfantine de le prendre dans mes bras, non pour retenir, mais pour le remercier autrement que par des mots.
— Continuez, dit-il simplement.
— Adieu, Monsieur de Maupassant.
Et merci… pour tout.
Il s’éloigna sans bruit.
Le boudoir resta chaud.
La médiathèque dormait.
Et je compris que certaines rencontres ne s’achèvent pas :
elles changent simplement de place,
pour continuer de vivre dans les livres
et dans celui qui les lit.
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Les mots de Maupassant
ne sont pas des mots passants,
ni des mots cassants,
encore moins des mots lassants.
Les mots de Maupassant
sont des mots vivants.
Les mots de Maupassant, ne nous lassons pas de les passer.