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Chapitre 4 : La brindille.
Normalement, quand on est vieux, on n’a plus besoin de réveil car on a le sommeil léger. Et si on est vieux et veuf, on n’a même plus besoin de se lever parce que le temps passé au lit n’est plus du temps perdu, le temps passé au lit, quand on est un vieux veuf, c’est du temps gagné, du temps qu’on n’aura plus à tuer, des heures en moins à se morfondre. C’est pour ça que s’il est déjà neuf heures quand il ouvre un œil, le vieux veuf standard est plus que content, il se sent carrément soulagé.
Peut-être est-ce différent pour les veuves, en tout cas pour celles d’entre elles qui ont eu des enfants. Elles pensent à leur progéniture, à leur petite progéniture et parfois à leur arrière-petite progéniture et aux gaufres aussi qu’elles leur prépareront et aux prochaines vacances et aux visites du dimanche… Peut-être pour certains veufs, ceux à la fibre paternelle, grand paternelle, voire arrière-grand paternelle, est-ce pareil, mais les gaufres en moins. Je n’ai, moi, pas la fibre patriarcale, mes enfants ne me manquent pas. J’ai la fibre conjugale, mais sans plus aucun projet matrimonial, sauf si se rendre au cimetière peut tenir lieu de projet.
Cependant mon réveil sonne et il sonne de très bonne heure ce matin car pour le vieux veuf que je suis, aujourd’hui comporte enfin des perspectives : je vais prendre le bateau pour rejoindre Antonia. Elle n’est encore pour moi qu’une silhouette lointaine en forme de brindille, mais n’ayant plus grand-chose à quoi m’accrocher depuis que je n’ai plus personne à qui tenir, pouvoir m’agripper, ne fût-ce qu’à une brindille, c’est déjà le Pérou !
J’ai tout de suite reconnu les odeurs, les lumières, l’agitation et l’horizon barbelé sur le quai d’embarquement des Ferries parce que j’y étais passé quelques années plus tôt avec Ana et les enfants. Je me suis rappelé le bitume aussi, parsemé de cônes rouges, et les longues lignes parallèles blanches au sol comme sur une piste d’athlétisme, alors je me suis élancé, vers le bateau, vers une possible nouvelle ligne de flottaison, vers mon rendez-vous avec Antonia.
Devant la porte bleue du 28, tourmenté par l’imminence de mon rendez-vous et les remords envers feue ma compagne qu’il constituait, je ne suis pas rentré, j’avais besoin de marcher. La Thyne Road fait partie d’un ancien quartier ouvrier, là où on rangeait uniformément des maisons identiques derrière des jardinets jumeaux emprisonnés par des murets d’une égale hauteur, d’ailleurs idéale pour y poser son derrière. Après avoir plusieurs fois fait le tour du pâté de maisons, arrivé à hauteur d’une vieille camionnette garée non loin du 28, mon téléphone sonna et s’interrompit trop tôt pour que j’aie le temps de répondre. C’était Antonia. Il était 19 h 01. Je l’ai aperçue à travers les vitres sales de la Ford Transit. Appuyée contre la porte, portant des baskets, un jeans pas vraiment moulant, un sweat-shirt « What the phoque » et une casquette de base-ball, elle pianotait sur son smartphone. Mon téléphone vibra.
« Je t’ai vu, Patrice. LOL.
— … (Sidération.)
— Tu as changé d’avis ?
À la façon du merle qui, sans oublier la possible présence du chat, gaiement sautille sur la pelouse, Antonia me rejoignit, me prit par la main et nous assis sur un segment de muret entre une boîte aux lettres et un lilas mourant. Elle me demanda que je lui parle de moi, s’abstenant, ce dont je la remerciai très fort tout bas dans ma tête, des désespérantes formules de politesse creuses que l’usage trop souvent occasionne. « Non, toi, parle-moi de toi s’il te plaît » lui bégayai-je, intimidé.
À la sortie du conservatoire de danse, après trois saisons à faire des fouettés sur le « Lac du cygne », elle avait dû se résoudre à quitter sa région d’origine et elle avait atterri ici. Aucun poste vaguement sérieux ne s’était présenté à elle, seule et sans papiers, sauf celui de pole dancer dans un bar. Ayant moins à y perdre qu’à y gagner, elle avait accepté et, petit à petit, s’était joyeusement laissée happer par la faune nocturne jusqu’à devenir escort girl, c’est-à-dire femme moderne résolument légère, souhaitant planifier ses horaires, choisir qui elle voyait, qui elle ne voyait pas et organiser des soirées, parfois formidables, avec ses amis et amies « incroyables, tu sais ». Elle sortit un paquet de Walkers au sel et deux canettes de Carlsberg. On les vida tranquillement en parlant encore de son monde, du mien aussi, de nos blessures et de nos victoires, pas si différentes finalement.
C’était l’été, mais le soleil était quand même déjà couché quand, à l’instigation de je ne sais quel instinct, je me sentis autorisé durant un silence en suspension, encouragé même peut-être, à prendre Antonia dans mes bras et à la serrer tout contre moi. Un réflexe de survie ? l’aspiration d’une brindille ? la résurrection après une longue maladie ? Quoi qu’il en fût, alors que j’allais seulement finir d’hésiter, son téléphone sonna. Il était l’heure déjà.
Elle me souffla en s’éloignant : « T’es un prince. Ça m’a touchée. Écoute, tout à l’heure, à minuit, viens nous rejoindre au Secret comedy Club. Tu verras, ce sera bien. » En me disant ça, elle s’était juchée sur une seule jambe pour chercher quelque chose dans son sac. « Et puis je te présenterai mes amis… et Yazid aussi… Je l’ai rencontré aujourd’hui même... Enfin pas tout à fait… Une histoire digne de celles de Shéhérazade, tu verras… Il te racontera... » Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait : une carte dorée. « C’est une invit. V.I.P. pour ce soir. Tu seras aux premières loges. À tout à l’heure. »
Le Secret comedy Club était un ancien cinéma de style paquebot. Trois portes d’entrée massives faites de verre et cintrées de cuivre en ouvraient l’accès via un vaste hall d’entrée spécialement haut de plafond. Mais ce qui frappait surtout, c’était la décoration surabondante, ruisselante d’étoffes brillantes, de couleurs criardes et d’objets érotiques parfois gigantesques. Il y avait là un décorum si excessif qu’il serait passé partout ailleurs pour une impardonnable faute de goût, mais apparaissait ici comme une aimable extravagance, une maladresse si criante qu’on s’en trouvait bouleversé. La cerise sur le gâteau, l’ornement monumental sans quoi il aurait manqué le détail de trop, c’étaient les guichets. Ils ressemblaient à un phallus géant, une énorme verge dont le gland, à plus de trois mètres d’altitude, jetait des éclairs de lumière dans toutes les directions. Deux personnages, une blonde balèze et une coupe mulet violette, conversaient là plaisamment juste sous le prépuce comme si de rien n’était. La première, remarquant mon arrivée, me fit signe d’approcher. Son opulente perruque blonde, ses paupières arc-en-ciel, son torse velu, la longueur extraordinaire de ses cils, ses lèvres furieusement pulpeuses et ses avant-bras de camionneur me firent immédiatement très grande impression. Elle le nota. « N’ai pas peur, mon lapin, on ne va pas te manger. » Comme, interdit, j’hésitais, la sonnerie des cinq minutes retentit pour rappeler aux traînards l’imminence du spectacle et à la blonde surnaturelle qu’il fallait qu’elle me secoue. L’urgence, l’ampleur de son gabarit et l’exiguïté de son officine l’obligèrent à s’en extraire en marche arrière avant d’exécuter devant moi qui la rejoignais, un dangereux quart de tour sur des escarpins à qui vraiment on demandait trop. « Tu es Patrice, n’est-ce pas ? Je suis Peggy. » À peine les présentations faites, comme un déménageur empoigne un frigidaire, elle m’attrapa et me prodigua, chacun fortement appuyé, deux baisers, deux tags rouge foncé apposés sur mon air ahuri, après quoi elle me reposa au sol et se recula pour apprécier le résultat. « Pas mal… Allez, tiens-toi droit. T’es pas si mal conservé. Sois fier, élégant, que je puisse t’installer comme un prince là où Antonia m’a dit. Elle t’a réservé une place speziale, » finit-elle à l’italienne avec un immense sourire avant de, droite comme un flamant rose, m’emporter d’un pas incertain vers un velours moutarde que nous ouvrait la coupe mulet.
La salle apparut. C’était un cabaret comme on imagine les cabarets. Un bar derrière, devant une scène et entre les deux, une douzaine de tables joliment dressées. Y étaient installées, sirotant des cocktails, d’élégantes personnes, pour la plupart accompagnées, attendant tranquillement que les grands rideaux rouges s’écartent et qu’enfin commence le spectacle.
J’aspirais, avide, toute cette nouveauté dans laquelle je tombais, les parfums notamment, certains organiques, d’autres fleuris, boisés ou océaniques pendant que, louvoyant entre les convives, ma cavalière me remorquait littéralement vers l’estrade. Je la suivais, les yeux mi-clos pour capturer les odeurs autour de moi, pour me remplir du moment comme on bourre sa valise quand on veut ne rien oublier. Nous atteignîmes la table juste devant la scène. Un jeune homme très pâle derrière une barbe clairsemée y était installé. « Yazid, je te présente Patrice. Patrice, je te présente, Yazid. Allez, passez une belle soirée, mes chéris ! » Après ces mots dits à la hâte, Peggy, en se retournant trop vite sur ses talons trop aiguilles évita l’embardée de justesse avant de s’éloigner avec toute la dignité qu’une coquette un peu gauche peut encore rassembler. Mon compagnon de table me tendit la main. Je la saisis. « Bonsoir, je… » Mais déjà la coupe Mulet Violette devant le proscenium récitait au public son petit compliment, aussi joli que touchant.
Mesdames et Messieurs bienvenue en nos murs
Installez-vous céans et cessez ces murmures
Car d'affaires importantes je suis là pour parler
C’est le temps d’une minute soyez-en assurés
Dans ce si bel endroit où je suis technicienne
Chaque soir je regarde jouer des comédiennes
Ou encore des danseuses ou bien des magiciens
Ou la belle Antonia qui ce soir nous revient
Ces artistes tellement grands qui me remplissent les yeux
Et si tellement beaux que je voudrais être eux
Un jour peut-être qui sait ? je me prends à rêver
Je serai parmi eux devant vos yeux charmés
Vous me trouverez drôle et vous rirez aux larmes
Me trouvant presque beau et tombant sous mon charme
(Mais)
Ce jour est arrivé la dirtech en personne
M'a dit de vous rappeler d'éteindre vos téléphones
Bien modestes débuts direz-vous incrédules
Il en faudra bien plus pour décrocher la lune
Soit ce n'est qu'un début mais je vous ai ravis
Mes phrases alambiquées elles vous ont divertis
Avouez-le je vous ai vus vous avez ri
C’est un début mais qui déjà me réjouit
Passons aux choses sérieuses sans faire plus d’embarras
Accueillons maintenant la Cosaque Antonia
Qui plutôt que du bruit ou bien du brouhaha
Demande pour son entrée que nous restions tous cois
L’éclairage en salle s’estompa, les applaudissements et les rires aussi. Seule subsistait la lueur dansante des lanternes sur les tables et leur reflet sur des visages attentifs. Quelque part en coulisses une poulie couina et les velours cramoisis lentement s’écartèrent. La scène apparut et un halo de lumière révéla, peu à peu, à travers des volutes de fumée, un antique pied de micro chromé supportant un capteur à ruban très ancien lui aussi. Il avait peut-être côtoyé Billie Holiday ou Ella Fitzgerald, qui sait ? Mais ici, maintenant, derrière la vénérable relique, sauf de fines particules de poussière scintillant dans le faisceau de lumière, il n’y avait rien. Quelques secondes s’écoulèrent, comme ça, figées, avant que les notes d’un invisible ukulélé se mettent à perler. Le trait de lumière glissa vers elles et dévoila, tout à gauche sur la scène Antonia, sous les traits de Rachel, l’humanoïde de Blade runner presque complètement nue. Sans cesser de caresser les cordes de son instrument, elle tourna son visage vers nous et, d’un regard dépourvu d’émotions, nous fixa, un spectateur après l’autre, prenant tout son temps, étirant chaque seconde, constatant froidement combien nous étions ses captifs embarrassés, car de spectateurs, nous étions devenus voyeurs et surpris en flagrant délit de voyeurisme. Le préalable étant posé, Antonia se dirigea tranquillement vers le micro sans plus jouer de son ukulélé et se mit à chanter les mots un peu cruches d’une chanson poussiéreuse.
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout là-haut
Existe un pays je le sais de par les oiseaux »
Dans son dos, le cercle de lumière s’était élargi sur cinq hommes ou femmes, travestis, travesties, en tout cas très âgés. Cinq costumes-cravate amples, chaussures bien cirées et perruques blondes permanentées tiraient des chaises, les posaient, s’y asseyaient d’une fesse, se balançaient à peine, prenaient des postures ingénues, certaines très sages, d’autres obscènes...
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout est rose »
Cette voix, ces mots, ces silhouettes et leur ballet… J’aurais pu pleurer, mais ça m’aurait quand même un peu emmerdé parce que, quoi qu’on en dise, on a toujours au minimum un peu peur de passer pour un couillon quand une larme nous trahit devant les autres, surtout si ces autres sont des inconnus. J’aurais tout de même pu si devant mes yeux un fil pudique n’avait été tendu, celui fragile qui sépare le comique du tragique, la joie du désespoir. Les attitudes indécentes, naïves ou scandaleuses des silhouettes éteintes derrière Antonia ne me faisaient pas pleurer de rire, elles me faisaient rire et pleurer tout à la fois. Naturellement incapables d’exercer les mouvements contraires que des émotions opposées commandent, les muscles de ma gorge m’avertirent en me faisant mal qu’il ne fallait pas compter sur eux pour pousser la chansonnette. Alors, comme le reste de la salle, au commandement d’Antonia, je me mis à fredonner un chuchotement.
« Et tes rêves ne sont plus des rêves pourvu que tu oses »
Un grand silence et le bruit du frigo qui redémarrait se firent entendre avant qu’une tension, comme un nuage orageux, sature l’air et que le public exulte, foudroyé par la grâce, mais avant même qu’il ait repris ses esprits, la régie lança l’intro d’I feel love pendant que la coupe mulet violette finissait de remettre la scène en ordre. Vêtue d’une longue robe jaune à paillettes, juste à l’aplomb de la boule à facettes, Peggy déjà, en dépit de ses talons aiguilles de la taille de mes avant-bras, apparaissait avec une réelle élégance. Ses regards, ses attitudes, les battements de ses cils démesurés et les baisers qu’elle envoyait à la salle entière n’étaient pas grotesques. Derrière le stuc, on ne pouvait ne pas entrevoir la souffrance d’un hère. Mais devant, résolument devant, en très grand et en technicolor, il y avait cette faim de jouer, de rire, de s’amuser, de vivre en oubliant les irréductibles redresseurs de tort, plus à plaindre qu’à blâmer, mais prioritairement à chasser de ses pensées.
Les numéros s’enchaînèrent comme ça jusqu’à deux heures du matin quand Miss Vischnikova surgît sur la scène pour y ôter savamment, l’un après l’autre, surtout pas trop vite, beaucoup trop lentement, les coupons de latex masquant son corps nu. Derrière, Sexy Sadie de Lenon tournait à plein pot. Antonia et John, quelle plus belle fin de spectacle que ces deux écorchés vifs réunis sur un improbable duo.