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Le labyrinthe du désir
Le Carré Jazz

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Ce texte participe à l'activité : Écrire à travers les personnes

Le regard comme absorbé par son verre, Ulysses tourne son whisky, créant des tourbillons d’ambre dans la lumière tamisée du Carré Jazz. « Les whiskies de Lagavulin sont des mondes liquides ». Ouranos observe la façon dont les épaules du photojournaliste épousent son hoody. « Je traque le réel avec mon objectif, mais certaines choses échappent au cadre. Certains angles lui dérobent parfois ce qu’il s’y cache. Comme tes mots quand tu parles de la magie du chaos. » Le terme était survenu un peu plus tôt, entre deux gorgées, lorsque Ouranos lui confiait son intérêt pour l’occultisme. Ulysses relève une manche, dévoile une cicatrice en forme de croissant. Une déchirure sur son avant-bras : « Kaboul, 2019. Un éclat de RPG2 pendant que je photographiais des enfants jouant au cerf-volant dans des ruines. » Sa voix se fait plus grave. « Tu vois, Ouranos ? Ta quête de transformation intérieure par les rites magiques… moi, je capture des instants où ça bascule. » Ulysses a compris que son commensal est tout sauf un doctrinaire. Il lui demande pourquoi il étudie les écrits d’Aleister Crowley. Ouranos rit : « Pareil que toi avec ta caméra. Subvertir le détail qui contrefait ce réel. Autrement dit, bousiller la réalité, cette construction mentale plus seyante, congrue à une façon de voir le monde. » Leurs genoux se frôlent contre le zinc. Une intention. Marcelin, derrière le bar, essuie un verre en hochant la tête comme s’il classait ce moment dans son catalogue de rencontres improbables. « Tu sais ce qui est chaotique ? » Ouranos tourne son verre, les pierres cubiques congelées y tintent gentiment. « C’est le réel. Il y a une foule de choses qui nous échappent. Le reste, c’est la réalité, une fabrication de notre mental. Fragile, mais elle nous donne l’impression d’un ordre rassurant, d’un monde plus juste. » Ulysses caresse sa cicatrice en forme de croissant de lune. « Mais ta magick... c’est quoi au juste ? Transformer des angoisses en potions ? Des désirs en réalité ? » - « En quelque sorte, oui. Et aussi créer des opportunités avec des impromptus. » Ouranos plonge les doigts dans son verre, en retire un cube qu’il pose sur la cicatrice. « La magie du chaos, c’est déconstruire la réalité et en faire une marmelade d’où surgiront de nouveaux possibles. » Le froid fait frissonner le photographe. Marcelin leur apporte deux nouveaux whiskies. « Méfie-toi de cet homme, c’est un sorcier… Je plaisante, indeed. » Ulysses attrape la main d’Ouranos avant qu’elle ne quitte son avant-bras. « Je t’ai vu avant ! Dans une rave-party près d’Uzès l’an dernier, 31 juillet. Tu dansais pieds nus près d’un burning man incandescent. » Il serre le poignet du psychologue, ses yeux fixés dans les siens. « J’ai t’ai photographié. Mais certaines choses devraient rester hors cadre. » Ouranos se sent trembler. Le 31 juillet dernier. Lughnasadh. Cette rave près d'Uzès. Le feu dans la nuit, l’herbe sous ses pieds nus, les basses bourdonnantes qui faisaient vibrer ses côtes. Ulysses était là ! L'objectif braqué sur lui. Une onde lui court le dos. « Hors cadre ? » Sa voix est plus rugueuse qu'il ne le voudrait. Le poids du regard d'Ulysses est presque physique. L'image remonte, nette. Cette nuit-là, il avait fui Nîmes, l'étouffement des dossiers cliniques, le spectre de vingt-cinq ans de rupture familiale. Sa mère insistait au téléphone pour qu’il vienne faire la paix avec le caporal frappé par un cancer terminal. Il se défoulait sous les pulsations électroniques, il cherchait l'oubli, la transe libératrice. Pieds nus dans l'herbe fraîche, il dansait près des flammes, invoquant mentalement Dionysos. Une catharsis sauvage, intime. « Je capture ce que la réalité a en creux. » Un silence vibre de l'écho rémanent des synthétiseurs et du crépitement du feu dans leur mémoire partagée. Ulysses était venu en France pour s’échapper, lui aussi. Une fois de plus. « Cette nuit-là, je m’étais donné pour objectif de réaliser un petit reportage sur ces free-parties comme il en existait encore dans les Ozarks à la fin des années quatre-vingt-dix. Je venais de rompre avec mon ex. » Il évite de dire ‘copine’ comme on évite une flaque. Ouranos reste plongé dans son regard bleu-acier. Le fait est là. Ce qui sans doute était ‘en creux’, c'était son âme, toute nue, exposée dans la danse, la transe. Ulysses a capturé cet instant. Ouranos retourne sa main, paume contre paume. Leurs doigts s’enlacent. « Laisse-moi te contempler. » Marcelin éteint une lumière. « Fermeture dans dix minutes, les philosophes. » Ulysses lève son verre. « À la magie alors ? » - « À la magie ! », enchaîne Ouranos. Leurs doigts restent entrelacés sur le comptoir, comme une racine d’adventice qui a enfin trouvé une fissure dans l’asphalte. Les néons du Carré Jazz s’éteignent. Marcelin salue les derniers clients. Il se rapproche d’eux, aimable et amusé. « La soirée continue les amoureux ? » Ouranos, ironique : « Quand t’auras fini de te foutre de notre gueule mastroquet, tu feras signe ! » Ulysses garde la main d’Ouranos serrée dans la sienne comme pour sceller un pacte. Ouranos se sent pousser des ailes. Il caresse l’idée du whisky sur les lèvres d’Ulysses.

Le temple de Mercure est nimbé de lumière. Marcelin ferme le Carré Jazz derrière eux. Il les a presque poussés dehors, mais avec un clin d'œil complice. Ils restent plantés là, main dans la main. La ville paraît soudain trop vide, malgré deux ou trois passants. La nuit, trop vaste. Ulysses serre plus fort. « Alors ? On se dit au revoir ? » Ouranos fixe les colonnes romaines. Sa mèche ne danse plus, collée derrière l’oreille sur sa peau moite. Non. Pas ça. Pas maintenant. Ne pas rompre le charme. Ulysses ne le veux pas non plus apparemment. « Un dernier verre, chez moi ? » Proposition téméraire. « J'ai un Lagavulin, 16 ans d’âge. Et... » Ulysses éclate de rire : « … des images de rites bacchiques ? » Ouranos se tourne vers lui, interloqué autant qu’amusé. « Doc, tu négocies comme un désespéré. » Il se penche. Il trébuche. Une dénivelée un peu traîtresse. Ouranos le retient fermement. Ulysses vient lui murmurer à l’oreille : « J'aurais accepté pour de l'eau du robinet. » - « Tu es ivre Ulysses. » - « Toi aussi Ouranos. J’ai envie de t’embrasser. » Mais soudain une voix : « Alors, les tourtereaux ? Pas rentrés au nid ? » Léo surgit, cigarette au bec. « On causait whisky et rites dionysiaques. » Léo ricane en voyant leurs mains jointes. « Dionysiaque, hein ? T’as toujours aimé les cultes exotiques toi. » Il claque l’épaule d’Ulysses : « Méfie-toi, ce psychologue-là, il lit dans les pensées comme dans son tarot. » Ouranos lui jette un regard faussement vexé : « Et toi, tu sors d’où, chat de gouttières ? Des Jardins de la Fontaine ? » Léo désigne le Carré Jazz : « Pascal m’a dit que vous étiez là. Notre brassin a tourné au vinaigre. Besoin de ton nez, sorcier. » Ulysses lève un sourcil amusé : « Tu brasses de la bière ? » - « En amateur. Ouranos est de la partie. J’observe qu’il est très occupé, n’est-ce pas Docteur Freud ? Au fait, vous êtes des nôtres demain soir ? Fête de la Chandeleur, du gros son, crêpes à volonté, brassage pédagogique. » Il pointe un pouce vers l’arrière. « La grange est prête. Alors, demain 20h ? Marcelin a promis ses cornichons maison. » Ouranos opine de la tête. « Et toi ? » demande Léo au photographe. Ulysses passe un bras autour des épaules d’Ouranos. « Si lui vient... » Sa voix traîne un peu, « … j’apporte mon Nikon. Pour capturer la chute des crêpes. » Léo étouffe un rire. « Parfait ! » Il s’éloigne. La ville dort presque. « Alors ? » Ulysses pose ses lèvres sur la tempe de ‘docteur Freud’. « Un Lagavulin nous attend. Et … j’ai des questions sur tes rites thraces. » Ils s’éloignent. Un éclat de rire lointain. Léo, sans doute. Sous la lune gibbeuse, leurs ombres n’en font qu’une.

Publié le 02/01/2026 / 42 lectures
Commentaires
Publié le 07/01/2026
C’est évident, tu es lancé. Tout s’enchaîne. Le Carré Jazz devient un lieu suspendu, où les mots se mêlent à l’alcool, où la magie se révèle. Les échanges entre les personnages portent une tension délicate, captivante. Ulysses, avec sa cicatrice, révèle sa profondeur. Ouranos, fascinant avec son goût pour l’occultisme, résonne dans cette quête de transformation. J’aime ces frôlements, cette intention qui se dessine, ce 31 juillet. Marcelin, en retrait, sourit, complice. Cet espace intime transforme le chaos en conversation vibrante. Puis en désir subtil. Et Léo, soudain, apporte une légèreté, une taquinerie qui éclaire l’ambiance. Les échanges prennent vie, mêlant humour et complicité. La nuit avance, pleine de promesses. A suivre :)
Publié le 07/01/2026
La "Magie du Chaos", une aventure ! Ouranos est un païen, pas au sens de "mécréant". Ce que je suis en train d'écrire, c'est du 'frais'. Je souhaite que cela s'enchaîne, entraîner les lectrices et les lecteurs dans le Labyrinthe. Ils auront toute liberté d'en sortir s'ils et elles le veulent. Cool non ? Ce 'roman', je le veux comme une invitation à une philosophie qui décontruit certains poncifs éculés (à la G. Bataille ... excusez-moi du peu !), la mienne, une initiation à la Magie du Chaos, un texte enthousiaste qui - peut-être - motivera certaines et certains à réenchanter leur monde.
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