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Ouranos se dit qu'il aurait mieux fait de commander un whisky. Il écrase sa cigarette, laisse son dû et se remet en chemin.
La chaleur ne le dérange guère. Il vient de conclure une consultation éprouvante ; un couple en crise. Beaucoup plus pénible. Le tumulte de leur acrimonie résonne encore un peu dans sa tête. Il a besoin d’air, d’un bouquin, de quoi que ce soit. Une évasion. À l'angle de la rue de la République, un gars se tient planté devant « Le Promeneur Solitaire », une librairie versée dans toutes sortes de sujets polémiques, l'ésotérisme et l'occulte n’y faisant pas exception. Grand, athlétique, crâne rasé, vêtu d'un jean délavé et d'un hoody gris, des épaules de débardeur, sac à dos, il examine les bouquins présentés en vitrine, cherchant parfois à scruter l’intérieur du magasin. Ouranos se sent promptement très attiré par cet homme qui doit aussi déplacer de l'air autour de lui dès qu’il bouge. Le gars se tourne comme s'il avait senti ce regard gourmand posé sur lui. Il pivote. « Excusez-moi ... » - un français presque parfait coloré de cette intonation typiquement américaine saupoudrée de « r » mouillés, « ... vous connaissez cette librairie ? Je cherche de la documentation sur les cultes à mystères, les initiations dionysiaques. » Ses yeux bleu-acier traversent Ouranos avec une rare intensité ; les cultes à mystères, une vieille obsession de jeunesse, mais qui ne l'a pas quitté. Le mot tombe comme un parpaing dans une mare à grenouilles. ‘Dionysiaque’. Il se revoit à vingt ans en train de dévorer Euripide dans sa chambre d’étudiant, quand la Grèce antique lui était devenue plus intéressante que le rejet paternel. Ce souvenir ressurgit, incarné par cet étranger aux épaules de déménageur et au sourire en coin. Ouranos esquisse un geste vers la porte. « Entrons. Il y a probablement de quoi satisfaire votre recherche ici-dedans. Et… » Il hésite. Sa mèche brune lui chatouille la tempe. « … je pourrais vous parler des rites thraces. Ça peut vous intéresser. » L’inconnu opine de la tête. L’air devient électrique. Les névroses du cabinet, l’amertume de la bière, le fantôme du caporal – le pandémonium de pensées parasites détale, comme les grenouilles. Peut-être que cette anomalie climatique porte autre chose qu’un printemps précoce. Peut-être une rencontre.
Ouranos entre juste derrière Ulysses l'Américain ; ils se sont très sommairement présentés. Le frôlement accidentel de leurs bras fait glisser le lin contre le hoody. L'espace est étroit, saturé d'odeur de vieux papier et d'un santal ondoyant. Derrière le comptoir, un homme aux cheveux en brosse les observe, un sourcil levé. « Bacchantes ? », désignant d'un doigt un rayonnage. « Troisième étagère. » Ulysses sourit, surpris. Ouranos : « Clément lit dans les pensées comme dans ses bouquins. » Clément hausse les épaules. Ouranos guide Ulysses vers les étagères. Leurs mains effleurent les mêmes livres. Leurs voix se mêlent dans la course étroite : Ulysses évoque les Corybantes avec une passion qui fait vibrer les consonnes. Ouranos confie celle pour les rites initiatiques. Clément lève les yeux, intrigué. Quand leurs doigts se rencontrent sur le même exemplaire des Bacchantes, Ulysses ne retire pas sa main. Il lui file un petit coup de coude : « Vous avez une bière artisanale à conseiller après ça doc ? » Clément soupire, feignant l'exaspération : « La librairie n'est pas un salon où l’on cause. Essayez le 'Carré Jazz'. Leur pale ale a des notes de cassis. Leurs whiskies sont prestigieux. Ouranos aime le whisky. » Ouranos sourit. Clément s’improvise-il entremetteur ?
Alors qu’ils remontent le boulevard Victor Hugo en direction de la Maison Carrée, Ulysses O’Brien content d’avoir acquis le bouquin sur les Corybantes, se dit qu’un single malt lui conviendrait tout autant. Ils poursuivent leur présentation. Il est photojournaliste. Il est venu en France pour réaliser des photos de vestiges romains en vue d’une exposition dans une galerie new-yorkaise. Il est particulièrement intéressé par des prises de vue du Pont du Gard dans la lumière vespérale de l’hiver provençal. Les arènes sont déjà dans son Nikon. Ouranos, ce psychologue natif de Nîmes, qui enseigne aussi à l’Université des Arts et Lettres de Montpellier, connaisseur des cultes à mystères, qui pratique l’astrologie et pour lequel le tarot de Marseille n’a plus guère de secrets, lui devient de plus en plus fascinant. Éclectique ou erratique ?