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Le labyrinthe du désir
Interlude

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Ce texte participe à l'activité : Écrire à travers les personnes

La route court à travers un plateau, tantôt aride, parfois plus arboré, des vignes, des oliveraies. Ulysses garde la fenêtre entrouverte. Il regarde le vent jouer avec les cheveux d’Ouranos. « C’est beau, ici. » Ouranos jette un coup d’œil à son passager. « Attends de voir la maison. » Ils traversent un hameau. La route rétrécit, devient une piste caillouteuse qui grimpe à flanc de colline. « Nous y sommes presque ». Ulysses se redresse, impatient. « J’ai hâte ». La maison apparaît soudain, nichée entre des chênes verts comme un secret bien gardé. Ulysses pousse un sifflement admiratif en apercevant la terrasse de pierre enveloppée d’une vigne qui a décidé de bourgeonner au mépris de toute gelée tardive. « Ta tanière de misanthrope. » Il saute de la voiture avant même qu'elle ne s'immobilise. Ouranos le suit en faisant tintinnabuler les clefs. Il tend celle de la porte d’entrée à Ulysses. « Je t’en prie. » Le yankee actionne la vieille clef à panneton. « Entre donc Uly. Après toi. » La porte d’entrée cède avec une plainte de bois sec – ce bruit particulier des vieilles maisons qui ont appris à retenir leur souffle durant un hiver trop rude. Ulysses franchit le seuil en humant l’air : cire d’abeille, lavandin et cette pointe de moisi propre aux livres laissés ouverts sur le bras d’un fauteuil. Pas seulement. « Il y a autre chose, comme une odeur de goudron de bois. » - « Celle de l’huile de cade dont j’enduis l’intérieur des volets pour dissuader les abeilles sauvages et les frelons de s’y agglutiner. » Ouranos affairé à ouvrir les volets aurait pu voir blêmir l’Américain en ajoutant : « Mais je crois que ça fonctionne aussi pour les scorpions, les jaunes en particulier. Du moins, j’ai envie de le croire. Ce sont les plus redoutables, autrement plus agressifs que les noirs. » Ulysses de rétorquer : « Tu es sûr que des crotales n’habitent déjà ces garrigues écrasées de soleil en plein été ? » Ouranos, tranquille : « Excepté quelques rares promeneuses qui rient comme des crécelles, non. Je pourrais jouer à t’inquiéter en te disant que j’en ai viré deux ou trois de la baignoire – pas des femelles, indeed - et un autre – scorpion - qui se cachait dans la bibliothèque. Mais je n’aime guère plaisanter avec ça. Les buthus, scorpions jaunes, n’entrent pas dans les maisons. C’est en garrigue qu’il faut rester vigilant. Leur venin est très douloureux. Ça provoque un œdème, ça fatigue beaucoup, mais pas davantage. Et certainement pas une force de la nature comme toi Yankee. » Ulysses : « Sainte Huile de Cade, protégez-nous ! »

Le soleil brille dans la maison. Ulysses y découvre à l’ouest une cuisine ultra moderne, à l’est une cheminée, un coin salon équipé d’un sofa géométrique au pied duquel est jeté un grand tapis de laine, au nord une crédence plaquée de formica dans le style des années soixante où se distribuent des livres de cuisine ; à droite de cette rescapée des trente glorieuses monte un escalier en bois sous lequel cohabitent une bibliothèque et divers rangements. « Et là-haut ? » - « Notre chambre … et les commodités. » 11:25. Ouranos finit d’ajuster quelques bûches dans l’âtre et allume un feu. « Vas-y faire un tour, tu en crèves d’envie. » 11:40, en chemin vers la Land Rover, Ouranos réserve une table chez « Terroirs ».

Ulysses regarde défiler les vignes, les oliviers tordus par le vent. Il roule une cigarette, la tend à Ouranos sans un mot. La fumée du tabac blond se marie à l'odeur de cuir chaud et d'huile moteur. Ouranos baisse la vitre d'un coup de coude. L'air frais déjà aromatisé de thym et de romarin pénètre l'habitacle et anime de nouveau sa chevelure. Ulysses pose sa main sur le levier de vitesse, effleure les doigts d'Ouranos. « Ton père avait tort. Tes cheveux longs devaient l’irriter. La force virile du Samson de la bible était dans ses cheveux. » Ouranos sourit sans quitter son attention sur la route. Il serre brièvement la main d'Ulysses : « Je t’aime tellement. »,  avant de reprendre le volant à deux mains. Le panneau ‘Uzès - 8’ apparaît dans un carrefour. Ulysses écrase la cigarette dans le cendrier. « On mange d'abord ou on fonce directement à la cave à vins ? » Son rire se perd dans le vent. Direction Blauzac, le caveau ‘De Grappes et d’Ô’. « Léo nous a dit que son brassin avait viré au vinaigre. Pour moi ce soir ce sera rouge. In vino veritas. » Cinq minutes leur suffit pour entrer et sortir du caveau avec deux cartons de six bouteilles. Il rejoignent Uzès via Arpaillargues. Les terrasses de la Place aux Herbes sont très animées. Le marché du samedi matin y contribue au moins autant que la douceur ambiante. Le mistral est tombé. Le serveur du ‘Terroirs’ les invite à s’installer en terrasse. Ils préfèrent se restaurer à l’intérieur. Moins bruyant. Aubaine, les touristes et les autres feraient un caprice pour manger à l’extérieur. Le vin d’abord. La commande à réception. « J’ai peut-être fait de toi un pédé, mais ton tropisme pour le vin, et accessoirement le whisky, je n’y suis pas pour grand-chose. » - « Méfie-toi, je pourrais te transformer en HillBilly. » - « Détrompe-toi Yankee. Je connaissais ‘Jacky Blue’ des Ozarks Daredevils avant de te rencontrer. Tu connaîtras l’effet de ‘Madrugada Eterna’ de KLF sur la terrasse de la maison quand le soleil d’été dardaillera sur la garrigue. » - « J’adore l’horizontalité de ces soundscapes que produit la guitare et qui ondulent dans une espèce d’entre-deux cosmique. Le titre dit ‘Aube éternelle’. Moi, je vois un soleil figé tout près de la ligne d’horizon dans une explosion de rose, orange et rouge. » - « Nous collectionnons les points communs Ulysses. Y compris mon côté ‘hillbilly’ des garrigues provençales. Santé ! » Il trempe ses lèvres dans son verre de Saint-Joseph : « Je savais qu’il y avait au moins une raison pour laquelle je me suis épris de toi. » Et Ulysses qui ne peut s’empêcher de railler en jouant avec le pied de son verre. « C'est mon cul la première ? » Le serveur dépose entre eux une planche de charcuterie fumée et de fromages locaux, évitant soigneusement de regarder Ulysses dont les yeux bleus brillent d’une lumière trop insolente. « D’après toi, il est pédé ? » - « Tu l’as déshabillé avec tes yeux … ouraniens ! Pas étonnant qu’il ait feint de t’ignorer. Il l’est probablement. C’est un beau gars non ? » - « Tu le trouves à ton goût ? » - « Tout comme toi. » Ulysses renonce à tergiverser. Impossible de répondre à cette sentence amphigourique. Il comprend que son jeu sème un trouble nocif : « Docteur Freud, tu m’expliqueras pourquoi j’ai ce curieux tropisme pour la virilité. »

Publié le 02/01/2026 / 51 lectures