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Chapitre 5 : L’after.
Une fois les lumières rallumées, je me suis tourné vers Yazid, pour qu’il me raconte la fameuse histoire, l’histoire folle d’après Irina, de leur rencontre aujourd’hui même. Il ne se fit pas prier. Facteur depuis quelques mois, il avait trouvé un beau jour une lettre mystérieuse sur sa place[PD1] [1]. L’enveloppe confectionnée à partir d’une page glacée aux couleurs de Acqua di Giò valait à elle seule le coup d’œil, mais il y avait encore plus surprenant ! Le timbre postal était un faux extravagant. Pas une tentative de copie, mais une œuvre originale aussi jolie que drôle. L’envoi, tout artistique qu’il fût, ne pouvait réglementairement être remis à son destinataire que moyennant le paiement d’une surtaxe en sus des frais de port ordinaires. Cependant les mots au verso : « Dépêchez-vous facteur, c’est une lettre d’amour ! » avaient poussé Yazid à simplement déposer la petite œuvre d’art dans la boîte du destinataire. Il s’était toutefois au préalable autorisé un « J’suis au taquet ! » écrit au stylo bleu, là où il avait pu encore trouver un peu de place. L’histoire se serait achevée là si, quelques jours plus tard, une lettre sœur, cette fois Le mâle de Jean-Paul Gaultier, n’était arrivée avec un nouvel addenda soigneusement crayonné, au même endroit « Merci facteur ! » signé « La petite souris grise ». L’attention l’avait ému, lui, le sans grade. Ça l’avait élevé, comme propulsé dans le monde interdit des expéditeurs et il s’était surpris à inscrire sur la pub « Jouons ! Je vais essayer » sur le calot blanc du marin de gauche « de vous deviner. Qu’en dites-vous ? » sur le blanc calot de celui d’en face. Elle en dit, la semaine suivante, qu’elle était d’accord. Dès alors, s’étaient succédé des questions et des réponses télégraphiques plus ou moins hebdomadaires. Elle avait des cheveux roux — Oui, elle fumait et n’avait jamais imaginé arrêter. Elle se les roulait — Elle n’avait suivi aucune formation artistique autre que la danse — Elle ne faisait pas son âge qu’elle ne dévoilerait évidemment pas — Elle aimait s’habiller sexy, latex et cuir — Elle était modèle ? C’est comme ça qu’elle gagnait sa vie — Elle n’était pas du coin. Elle venait de l’Est — Sa peau était pâle, très, trop, parfois… — Elle habitait dans le centre de la ville — Elle était propriétaire d’un petit appartement — Elle ne possédait pas de voiture, mais elle avait le permis — Pas d’enfant — Elle mesurait environ un mètre septante — Elle s’intéressait à la musique et…
Une cigarette au bec, des tabliers usés lancent à longueur de nuits les lettres dans les casiers. Le tempo régulier des enveloppes qui s’écrasent sur la tôle, c’est comme la trotteuse de l’horloge, le son du temps qui glisse. Mais de lettres de la petite souris grise entre leurs mains fatiguées, il n’en passa plus jamais.
Chaque matin durant son service, Yazid entrait au That Little Tea Shop in the Lanes pour y récupérer l’une de ses surcharges[2]. Avec le temps, il avait appris à connaître la barmaid, Raphaëlla qui, de son côté, s’était habituée à lui. Elle, habillée un peu punk, préparait les commandes derrière le bar, lui, devant, debout, en uniforme, serrait son expresso entre ses mains. Elle et lui avaient toujours des tas de choses à se dire, comme les amoureux, les collègues ou les copains à l’école. Hier, pendant que Yazid lui racontait l’histoire de la petite souris grise, Raphaëlla avait été spécialement attentive, transportée même, parce que la petite souris grise en personne la lui avait confiée quelques jours plus tôt. La petite souris grise est une amie de Raphaëlla. Son vrai nom, c’est Irina. Elles se connaissent depuis que la barmaid, pour arrondir ses fins de mois, travaille au Secret Comedy Club. Alors bien sûr Raphaëlla a appelé aussi sec Irina. Surexcitées toutes les deux et puis tous les trois, parlant et riant en même temps, ils avaient décidé de se voir le lendemain, c’est-à-dire cet après-midi chez Raphaëlla. Là, ils avaient partagé quelque chose d’un peu mystique, une fulgurance, la certitude d’être fait pour être ensemble. Irina, Raphaëlla et Yazid étaient ici pour le prolonger.
Pendant qu’il me racontait leur très belle histoire, les autres spectateurs s’étaient presque tous retirés. Avec Ana, on aurait fait pareil. Elle n’aimait pas s’attarder. Moi si parce que l’après-soirée, l’after comme on l’appelle aussi, est souvent le point de départ de nuits mémorables…
Mais Ana préférait les soirées plus convenues où on invitait un couple d’amis, de collègues ou de voisins pour 19 heures précises. Avant ça, il avait fallu récurer les toilettes, la salle de bains, passer un coup de torchon sur le sol, faire un peu les poussières et les courses aussi… Et la chouette soirée, parce qu’elle était précédée de corvées, s’annonçait déjà bien moins drôle lorsque les amis arrivaient les mains pourtant chargées de fleurs et de liqueurs. Lorsque nous nous installions les pieds sous la table, j’ignore pourquoi, ça nous coupait la chique. Alors avec pas grand-chose à dire, on passait tout de suite aux banalités, on brodait et ça se sentait. Au taf, on a toujours un truc à raconter, sur le cul, sur le boulot, sur un film. Sur le cul surtout. Et si on n’a rien à dire, on ne dit rien et on bosse, ça ne pose pas de problème. Alors qu’ici, forcé par le timing, les bonnes manières et la nappe immaculée, rien ne vient et ce qui pourrait venir, on y réfléchit à deux fois avant d’oser le lâcher. Les pieds sous la table, c’est une forme d’impuissance sociale. Heureusement, il y a la langue au chat : le bavardage autour du repas ! Lorsque les espoirs de se lâcher, de jouir, de se retrouver ou de simplement faire connaissance se sont enlisés, le repas fournira le prétexte ultime au badinage de secours en plus d’offrir, parce qu’on ne parle pas la bouche pleine, le parfait alibi pour se taire. Et les silences, à peine oxydés par les bruits de préhension, de mastication, de sécrétion salivaire, de déglutition et de compliments à la cuisinière, s’en trouveront presque plaisants.
Irina, jambes nues sous une longue tunique en tulle, nous rejoignit à notre table dépourvue de chaises libres. Pour mon plus grand plaisir, mais me causant aussi un trouble considérable, elle vint s’asseoir sur mes genoux. Sa chevelure rousse, humide encore de sa douche, sentait bon, mais une question avait envahi toutes mes pensées depuis une seconde : Combien de temps je pourrais supporter le supplice causé par mon extrémité qui, s’insurgeant, tirait atrocement sur mes cils les plus intimes ? Mon plaisir et l’inconfort qu’il causait m’accaparaient tant que je ne réagis pour ainsi dire pas lorsque Peggy arriva, épuisée, se posant lourdement sur la chaise qu’elle avait pris soin d’apporter. Toutefois quand Raphaëlla nous rejoignit aussi, mon martyre n’étant plus supportable, je m’excusai et courus — s’il est possible de courir avec un manche de brosse dans le slip — pour me rendre aux toilettes et remettre un peu d’ordre dans mes idées. À mon retour, dopé à la vodka-pomme en ce qui me concerne, mais chacun sur sa chaise cette fois, nous évoquâmes, joyeux, exaltés, infatigables, le merveilleux spectacle, si, si, je t’assure, pendant qu’autour de nous, l’ambiance imperceptiblement s’estompait. À quatre heures du matin, la musique aussi avait disparu, ainsi que tous les autres convives. Il ne restait que nous et le barman, un petit gabarit, noir de cheveux et noir d’yeux dans son costume noir, qui regardait sa montre. Un petit homme, plutôt sombre donc, mais avec un je ne sais quoi d’attachant et de comique. Astiquant pour du faux son zinc irréprochable, il finit par maugréer qu’il irait bien se coucher, qu’il était bien tard pour refaire le monde et que c’était presque un scandale d’aller si tard se coucher pour un aussi maigre bénéfice. Peggy bondit. « Y a pas d’heure pour refaire le monde, petit Tristan ! Crois-moi, y’a pas d’heure parce qu’y a pas d’heure pour s’aimer ! Y a pas d’heure pour être humains, bordel ! » Elle avait dit ça, son doigt pointé vers lui. « Tu réponds rien, hein, Tristan ? Tu fais semblant de t’occuper dans ton coin sans rien dire parce que tu sais que c’est pas la peine de discuter avec nous. Tu sais qu’on parle pas la même langue, au fond, toi et nous. Ouais, les copines et moi, on est différentes. Et c’est pas parce qu’on est bourrées. Ça n’a rien à voir ! Y’en a qui ont l’alcool mauvais. Ceux-là, il faut pas qu’ils ont bu. Mais pour celles qui ont l’alcool rigolo, comme moi. Rigolo comme moi. Pfouh ! Rigolo d’abord et puis amoureux juste après, je vois pas où est le problème. On est sur la même longueur d’onde, Irina, la p’tite et les deux nouveaux. Je sais pas comment j’le sais, mais j’le sais et je sais aussi qu’on est des gentils. Et c’est pour ça qu’on va pas t’emmerder plus longtemps, Tristan. » Elle s’était retournée vers nous. « Allez, on va pas emmerder Tristan plus longtemps, hein, les filles ? » On s’était mis à applaudir et Raphaëlla à siffler entre ses doigts pendant que Peggy passait derrière le comptoir, se dandinant et nous regardant du coin de l’œil en faisant des moulinets au-dessus de sa grosse tignasse blonde. Tristan, coincé entre ses étagères à verres, les pompes à bière et les frigos, se retrouva comme gobé par l’opulence blonde qui submergeait son bar. Quand il réapparut, son visage béat était recouvert des mêmes décalcos rouge vif que ceux encore visibles sur mes deux joues.
C’est Raphaëlla qui a véritablement donné le signal du départ quand elle a pris Peggy par le bras pour la tirer vers la sortie. Image inoubliable de Raphaëlla, plutôt maigrichonne, qui halait ferme l’immense Peggy. Minuscule remorqueur portuaire guidant un porte-conteneurs vers le grand large. Titubant un peu et rigolant beaucoup, on a tous suivi jusqu’à nous mettre à courir et à crier même une fois dehors sans savoir pourquoi. À cause de la largeur de la nuit ? de la liberté retrouvée dans une ville juste pour nous ? À ce moment, on était les rois. Nos « pardon », « excusez-moi de vous déranger », nos toussotements dans nos coudes et nos mots chuchotés pour ne pas déranger, nos corsets qu’on nous avait contraints à porter et puis, à force, dont on s’était accommodés, tout ça, disparu ! On se retrouvait en meute à l’état sauvage.
Un type sur son balcon s’est mis à gueuler : « Y en a qui travaillent demain. Ils aimeraient dormir !!! Tirez-vous bande de pédés ou j’appelle les flics ! » On a ri. Il était si loin ce type. Il nous parlait d’une terre hors de portée, absurde et étriquée. On avait fait tout notre possible pour y vivre, mais on n’y était pas arrivé. À cause de l’odeur surtout. L’odeur de renfermé, la puanteur du désespoir, l’odeur de merde, des guerres et du suicide des enfants. Ils auraient pu au moins aérer. Ils auraient dû ! L’odeur était insupportable, alors on est parti en courant et on s’est retrouvés derrière les grosses lettres criardes du Palace Pier, tout au bout du débarcadère. Là, ensemble, longtemps, appuyés contre le garde-fou, on a regardé en silence les reflets de la[PD2] lune sur la pelure d’orange de l’océan.
Irina et Peggy avaient pensé à l’essentiel, vodka-pomme et couverture pour les fesses. Raphaëlla et Yazid ont été les premiers à poser les leurs, suivis de Peggy dans la version tonitruante. Irina, elle, hésitait, ne sachant que penser de la main précieuse — niaise ou délicate ? — que je lui tendais. Elle la prit finalement. Nous nous sommes assis. Dès que j’ai pu, sous les rires, les cris et la diversion qu’ils causaient, j’ai posé, mine de rien, ma joue sur la jambe d’Irina, assise en tailleur. Tordu, avec sous mes fesses un sol quand même trop dur et sous ma joue plus de genou que de cuisse, je savourais presque l’inconfort de ma situation pour la grande proximité avec ma nouvelle amie qu’elle me prêtait. Si tant est qu’Irina aussi en bavait, elle le faisait comme moi en tapinois. Secrètement jouir de souffrir… Plaisir confus, obscur. Dépravations savoureuses mais inavouables, sauf à confesse. Avoir mal pour la bonne cause, pour sauver des âmes, souffrir comme les saints du calendrier. Irina et moi n’en étions pas là. Bien moins crâneurs que les vedettes de l’almanach, nous sauver nous-mêmes nous suffisait. D’ailleurs, bien plus que mes courbatures et les os de ses genoux qui me défonçaient la joue, c’était la deviner, la toucher, la flairer et la sentir consentir ce contact qui suffisait à sauver mon âme et à m’abandonner, fermer les yeux. Ça papotait autour de moi, Peggy beaucoup, Irina moins, Yazid très peu, Raphaëlla pas du tout. Ça papotait mais l’intensité baissait, les phrases s’espaçaient, et bientôt on n’entendit plus que le son des vagues qui battaient les piliers du Pier.