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Chapitre 4 : La brindille.
Normalement, quand on est vieux, on n’a plus besoin de réveil, car on a le sommeil léger. Et si on est vieux et veuf, on n’a même plus besoin de se lever parce que le temps passé au lit n’est plus du temps perdu, le temps passé au lit, quand on est un vieux veuf, c’est du temps gagné, du temps qu’on n’aura plus à tuer, des heures en moins à se morfondre. C’est pour ça que s’il est déjà neuf heures quand il ouvre un œil, le vieux veuf standard est plus que content, il se sent carrément soulagé.
Peut-être est-ce différent pour les veuves, en tout cas pour celles d’entre elles qui ont eu des enfants. Elles pensent à leur progéniture, à leur petite progéniture et parfois à leur arrière-petite progéniture et aux gaufres aussi qu’elles leur prépareront et aux prochaines vacances et aux visites du dimanche… Peut-être pour les veufs à la fibre paternelle, c’est pareil, mais sans les gaufres. Mes enfants ne me manquent pas ; ma fibre à moi n’est pas parentale, elle est conjugale, mais sans plus aucun projet matrimonial, sauf si se rendre au cimetière peut tenir lieu de projet.
Cependant mon réveil sonne de très bonne heure ce matin : j’ai un bateau à prendre, je vais rejoindre Irina. Elle n’est encore qu’une silhouette lointaine en forme de brindille, mais n’ayant plus grand-chose à quoi m’accrocher depuis que je n’ai plus personne à qui tenir, pouvoir espérer m’agripper, ne fût-ce qu’à une brindille, c’est déjà le Pérou !
J’ai tout de suite reconnu les odeurs, les lumières, l’agitation et l’horizon barbelé sur le quai d’embarquement des Ferries. J’y étais passé quelques années plus tôt avec Ana et les enfants. Je me suis élancé vers le bateau, vers une possible nouvelle ligne de flottaison, vers mon rendez-vous avec Irina.
Devant la porte bleue du 28, tourmenté par l’imminence de mon rendez-vous et les remords envers feue Ana qu’il constituait, j’ai hésité, je ne suis finalement pas rentré, j’avais besoin de marcher. La Thyne Road fait partie d’un quartier où les habitations, toutes identiques, sont alignées derrière des jardinets jumeaux ceints de murets d’égale hauteur, d’ailleurs idéale pour y poser son derrière. Après avoir plusieurs fois fait le tour du pâté de maisons, arrivé à hauteur d’une vieille camionnette garée non loin du 28, mon téléphone sonna et s’interrompit trop tôt pour que je puisse répondre. C’était Irina. Il était déjà 19 h 01 ! Je l’aperçus à travers les vitres sales de la Ford Transit. Appuyée contre la porte, portant des baskets, un jeans pas vraiment moulant, un sweat-shirt « What the phoque » et une casquette de base-ball, elle pianotait sur son smartphone. Mon téléphone vibra : « Je t’ai vu, Patrice. LOL. Tu as changé d’avis ? Tu me rejoins ? ??? » J’ai fini par taper : « Non, viens toi s’il te plaît. »
Avec la légèreté du merle qui sautille sur la pelouse sans oublier quand même la possible présence du chat, Irina traversa, me prit la main et nous assit sur le muret entre une boîte aux lettres et un lilas mourant. Je lui ai demandé qu’elle me parle d’elle.
À la sortie du conservatoire de danse, après trois saisons à faire des fouettés sur le « Lac du cygne », elle avait dû se résoudre à quitter sa région d’origine et elle avait atterri ici. Aucun poste vaguement sérieux ne s’était présenté à elle, seule et sans papiers, sauf celui de pole dancer dans un bar. Elle avait accepté et, petit à petit, s’était joyeusement laissée happer par la faune nocturne jusqu’à devenir escort girl. Depuis, elle planifiait ses horaires, choisissait qui elle voyait, qui elle ne voyait pas et organisait des soirées, parfois formidables, avec ses amis et amies « incroyables, tu sais ». En parlant encore de son monde et du mien, pas si différents finalement, on vida le paquet de Walkers au sel et les deux canettes de Carlsberg qu’elle avait eu la bonne idée d’amener avec elle.
À la fin de cette belle journée, à l’instigation de je ne sais quel instinct, je me suis senti autorisé à prendre Irina dans mes bras. Un réflexe de survie ? l’aspiration d’une brindille ? Quoi qu’il en fût, son téléphone a sonné quand mes mains enfin s’élançaient. Il était l’heure. « Écoute, à minuit, rejoins-nous au Secret Comedy Club. Tu verras, ce sera bien, » me souffla-t-elle en se redressant avant de se jucher sur une seule jambe pour fouiller le fond de son sac : « Et puis je te présenterai mes amis… et Yazid aussi… Une histoire folle, tu verras, il te racontera. » Elle finit par en extirper une carte dorée : « C’est une invit VIP. Tu seras aux premières loges. À tout à l’heure ! » dit-elle encore avant de s’éloigner.
Le Secret Comedy Club était un ancien cinéma de style paquebot. Trois portes d’entrée massives faites de verre et cintrées de cuivre en ouvraient l’accès via un vaste hall d’entrée spécialement haut de plafond. Mais ce qui frappait surtout, c’était la décoration surabondante, ruisselante d’étoffes brillantes, de couleurs criardes et d’objets érotiques parfois gigantesques. Il y avait là un décorum si excessif qu’il serait passé partout ailleurs pour une impardonnable faute de goût, mais apparaissait ici comme une aimable extravagance, une maladresse si criante qu’on s’en trouvait bouleversé. La cerise sur le gâteau, l’ornement monumental sans quoi il aurait manqué le détail de trop, c’étaient les guichets. Ils ressemblaient à un phallus dont le gland, à plus de trois mètres d’altitude, jetait des éclairs de lumière dans toutes les directions. Deux personnages, une blonde balèze et une coupe mulet violette, conversaient là plaisamment juste sous le prépuce comme si de rien n’était. La première, remarquant mon arrivée, me fit signe d’approcher. Son opulente perruque, ses paupières arc-en-ciel, son torse velu, la longueur extraordinaire de ses cils, ses lèvres furieusement pulpeuses et ses avant-bras de camionneur me firent immédiatement très grande impression. Elle le nota : « N’aie pas peur, mon lapin, on ne va pas te manger. » Comme, interdit, j’hésitais, la sonnerie des cinq minutes retentit pour rappeler aux traînards l’imminence du spectacle et à l’amazone surnaturelle qu’il fallait qu’elle me secoue. L’urgence, l’ampleur de son gabarit et l’exiguïté de son officine l’obligèrent à s’en extraire en marche arrière avant d’exécuter devant moi qui la rejoignais, un dangereux quart de tour sur des escarpins au bout de leur vie. « Tu es Patrice, n’est-ce pas ? Je suis Peggy. » À peine les présentations faites, comme un déménageur empoigne un frigidaire, elle m’attrapa et me prodigua, chacun fortement appuyé, deux baisers, deux tags rouge foncé apposés sur mon air ahuri, après quoi elle me reposa au sol et se recula pour apprécier le résultat. « Pas mal… Allez, tiens-toi droit. T’es pas si mal conservé. Sois fier, élégant, que je puisse t’installer comme un prince là où Irina m’a dit. Elle t’a réservé une place speziale », finit-elle à l’italienne avec un immense sourire avant de, droite comme un flamant rose, m’emporter d’un pas incertain vers le velours moutarde derrière lequel s’effaçait le mulet.
La salle apparut. C’était un cabaret comme on imagine les cabarets. Un bar derrière, devant une scène et entre les deux, une douzaine de tables joliment dressées accueillaient des couples élégants sirotant des cocktails.
J’aspirais, avide, toute cette nouveauté dans laquelle je tombais, les parfums notamment, certains organiques, d’autres fleuris, boisés ou océaniques pendant que, louvoyant entre les convives, ma cavalière me remorquait littéralement vers l’estrade. Je la suivais, les yeux mi-clos pour capturer les odeurs autour de moi, pour me remplir du moment comme on bourre sa valise quand on veut ne rien oublier. Nous atteignîmes la table juste devant la scène. Un jeune homme très pâle derrière une barbe clairsemée y était installé. « Yazid, je te présente Patrice. Patrice, je te présente, Yazid. Allez, passez une belle soirée, mes chéris ! » Après ces mots dits à la hâte, Peggy, en se retournant trop vite sur ses talons trop aiguilles évita l’embardée de justesse avant de s’éloigner avec toute la dignité qu’une coquette un peu gauche peut encore rassembler. Mon compagnon de table me tendit la main. Je la saisis. « Bonsoir, je… » Mais déjà la coupe mulet violette entamait son petit compliment à l’adresse du public.
Mesdames et Messieurs bienvenue en nos murs
Installez-vous céans et cessez ces murmures
Car d’affaires importantes je suis là pour parler
C’est le temps d’une minute soyez-en assurés...
L’éclairage en salle s’estompa, les applaudissements et les rires aussi. Seule subsistait la lueur dansante des lanternes sur les tables et leur reflet sur des visages attentifs. Les velours cramoisis lentement s’écartèrent. La scène apparut et un halo de lumière révéla, peu à peu, à travers des volutes de fumée, un antique pied de micro chromé supportant un capteur à ruban, très ancien lui aussi. Mais derrière la vénérable relique, sauf de fines particules de poussière scintillant dans le faisceau de lumière, il n’y avait rien. Quelques secondes s’écoulèrent, figées, avant que les notes d’un invisible ukulélé se mettent à perler. Le trait de lumière glissa vers elles et dévoila, tout à gauche sur la scène Irina, sous les traits de Rachel, l’humanoïde de Blade Runner presque nue. Sans cesser de caresser les cordes de son instrument, elle tourna son visage vers nous et, d’un regard froid, nous fixa, un spectateur après l’autre, prenant tout son temps, étirant chaque seconde, jouissant de flairer notre embarras de spectateurs devenus voyeurs, voyeurs vus, surpris en flagrant délit. Le préalable étant posé elle se dirigea souverainement en silence vers le micro pour chanter les mots un peu cruches d’une chanson poussiéreuse.
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout là-haut
Existe un pays je le sais de par les oiseaux »
Dans son dos, le cercle de lumière s’était élargi sur cinq hommes ou femmes, travestis, travesties, en tout cas très âgés. Cinq costumes-cravate amples, chaussures bien cirées et perruques blondes permanentées tiraient des chaises, les posaient, s’y asseyaient d’une fesse, se balançaient à peine, prenaient des postures ingénues, certaines très sages, d’autres obscènes…
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout est rose »
Cueilli par cette chanson et le ballet des danseurs derrière, sentant monter mes larmes, j’ai fait tout mon possible pour les retenir parce que, quoi qu’on en dise, on a toujours un peu peur de la réaction des autres s’ils venaient à nous voir, surtout si ces autres sont des inconnus. Mais c’était inutile. Je ne pleurerais pas parce que les silhouettes derrière Irina me donnaient aussi envie de rire, écartelé que j’étais par leurs attitudes indécentes, naïves ou scandaleuses.
« Et tes rêves ne sont plus des rêves pourvu que tu oses »
Un grand silence, le bruit d’un frigo qui redémarre, une sorte de trêve… Le public exulte. Mais sans attendre, la régie a déjà lancé l’intro d’I feel love, Peggy apparaît avec une réelle élégance en dépit de ses talons aiguilles aussi longs que mes avant-bras. Elle porte une longue robe jaune à paillettes. Ses regards, ses attitudes, les battements de ses cils démesurés et les baisers qu’elle envoie à la salle entière ne sont pas grotesques. Derrière le stuc, on ne peut pas ne pas entrevoir la souffrance d’un hère. Mais devant, résolument devant, en très grand et en technicolor, il reste son obstination insensée.
Les numéros s’enchaînent comme ça jusqu’à deux heures du matin quand Miss Vischnikova surgit sur la scène pour y ôter savamment, l’un après l’autre, surtout pas trop vite, beaucoup trop lentement, les coupons de latex dissimulant son corps nu. Derrière, Sexy Sadie de Lennon tourne à plein pot. Irina et John, deux écorchés vifs réunis sur un improbable duo.