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Chapitre 6 : Eux et moi

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Chapitre 6 : Eux et moi.

 

 

 

 

On émerge parmi les piaillements des goélands. C’est tout embrouillé dans nos têtes. Peaux grasse, mauvaise haleine, on s’embrasse. Mal. On ne dit rien, on se serre dans les bras et on s’éparpille avec, en ce qui me concerne, un goût de triste en tête, le souvenir d’embrassades bâclées, un truc amer qui persiste sur la route — L’air est tonique. Trop — vers le 28, Thyne Road. Un ferry sur l’horizon. C’est dimanche. Retour vers la terre ferme, les pipelines rouillés, tout ça... Pourquoi pas rester tout compte fait? Pourquoi pas ? Pourquoi je ne resterais pas ?

 

            Maman disait «On y va?» Quand on croisait un panneau routier avec la direction de Paris, maman disait ça. On était petits, on mettait encore des culottes courtes, mon frère et moi. Assis bien sages sur la banquette arrière, on se disait «Pourquoi pas? Pourquoi on n’irait pas?» Maman se mettait à chanter avec la voix d’Édith Piaf  : «Paris, c’est la ville lumière! C’est la ville que je préfère.» Papa se retournait et nous faisait un clin d’œil, sans rien dire. Il savait que de toute façon on n’irait pas, que maman se faisait juste mousser, sans plus, qu’elle attendait de lui qu’il roule sur la route toute tracée, sans discuter, comme tout le monde attend de tout le monde qu’il suive le chemin tout tracé devant lui, sans la ramener. Bien sûr, on n’est jamais allé à Paris.

 

            La location mise en ordre et mes petites affaires rangées dans le coffre, je mets le contact. En route. Maisons bistres, dunes grises, rares promeneurs, moi… tout est engourdi, en pilote automatique. Même la végétation dunaire, maigre, courbée, desséchée comme un vieux veuf semble ne plus rien espérer. Devant, à droite, à trente mètres, une Fiesta. Elle devrait s’arrêter – Je la vois mais je ne fais rien – Elle grille le stop – je ne fais toujours rien – Elle  est en travers de la chaussée – Je ne fais encore rien – Elle n’est plus qu’à cinq ou six mètres devant le capot – Je freine enfin, trop mou, trop lent, trop tard – Les pneus ripent l’asphalte – Les masses s’enfoncent –  Sourdement – Mon corps est projeté en avant – Ma ceinture se verrouille – Mon buste part en arrière – L’Airbag se gonfle – Odeur de poudre à munition dans l’habitacle à l’arrêt – Pause – Un quart de seconde qui fixe tout.

On y va ! Aujourd’hui, on va à Paris !

On prend la tangente, on sort du sillon !

Le Lumigan, les «Inspecteur Derrick », les deux balles dans le fond de la poche et les promenades avec Kiki, Caramel ou Médor, on les emmerde! Qu’ils aillent tous chier !

 

            Ça sonne... une fois... deux fois... trois fois… ça décroche.

            «  Yazid ? Je viens de rater mon bateau…

            — Patrice? J’allais justement t’appeler… Mais qu’est-ce qui s’est passé?

            — Un accident. Rien de grave… sauf pour la voiture…

            — Flûte! Et du coup, tu vas faire quoi?

            — J’en sais rien. Je vais voir. T’inquiète pas, mais t’avais un truc à me dire, tu disais?

            — Oui, un petit problème… T’as le temps qu’on se voie ?

            — Oui, bien sûr. Où ?

— Au That little tea room in the Lanes?

— Laisse-moi une heure, pour les papiers, le dépanneur et tout ça, ok ?

            — On fait comme ça, Patrice.On se retrouve là. »

 

            Il était installé près de l’entrée, une table pour deux. La serveuse — pas Raphaëlla, jamais de service le dimanche — avait déposé une théière et deux petits  Quand Irina avait confié à Yazid qu’elle comptait produire son propre film, il lui avait promis qu’elle pourrait compter sur lui pour toutes les questions techniques, de A à Z, sans problème. Mais le tournage commençait le lendemain! avec un point d’exclamation. Ce serait le premier film d’Irina : Les mille et une nuits torrides de Shérazade !  Production, réalisation, scénario et bien sûr le rôle principal. Tout était loué, studio, caméras. Tout ! Ça faisait beaucoup d’argent, beaucoup d’énergie, beaucoup d’espoir... ça faisait trop pour Yazid alors ce midi, après carrément la boule au ventre, il avait pensé m’appeler. Il avait besoin d’un coup de main et puisque j’étais un spécialiste dans le son...

Il a attrapé la terre cuite vert sauge, il l’a approchée. Il a penché le bec, presque touché le bord de mon petit verre oriental pour faire s’écouler le thé, paisiblement, avec le son doux des mots sans r dans l’odeur de menthe caramélisée. Au fur et à mesure qu’il versait, je rêvais et la théière s’éleva jusqu’à atteindre une altitude déraisonnable avant de revenir à la raison, niveau zéro.

            «Mais où je vais dormir? j’ai demandé.

            — On y a pensé : Au Secret Comedy Club! Irina a dit que ce ne sera pas un problème.

            — On ? » Mais je n’ai rien dit.

 

*

 

            C’était un vieux volet roulant en fer, mû par un moteur électrique très lent. Il faisait un bruit d’enfer. Très longtemps. On l’a juste relevé du nécessaire, pour passer, Yazid, moi… et Tristan, qui m’expliquait en me montrant : «Là, dans le petit salon, t’as la télé. La commande est dans le tiroir. T’as un divan là, dans le coin? Et puis ici, t’as les frigos avec deux ou trois trucs à manger. Y a même de l’eau chaude. Je te fais confiance, mais tu fais gaffe tout de même… Pour quelques jours, ça devrait aller,» finit-il en donnant un dernier petit coup de chiffon sur le chrome des pompes.

 

            La première nuit a été la plus crevante, mais le lendemain, au saut du canapé, malgré un temps de sommeil proche du zéro absolu, je me suis senti comme un nouveau-né dans un nouveau monde, et après une toilette succincte, un déjeuner pareil et la traversée de la ville par un chemin sûrement pas le plus court, je me suis retrouvé devant une vaste friche industrielle où il n’y avait plus qu’un seul immeuble, celui abritant le studio de cinéma loué par Irina, à encore tenir debout. Dans le vaste mur en briques rouges, quarante-huit ébrasements de plein cintre avaient été creusées à intervalles réguliers. Je fais toujours ça quand je me retrouve bloqué, je compte. Typiquement ce qui est aussi vain que fastidieux à compter. Devant la grille verte en fer forgé cadenassée, je comptais en attendant que quelque chose vienne me débloquer.

 

            «Il a l’air perdu le petit monsieur, là. Je peux le renseigner?» me demande, sortie de nulle part, une agent de sécurité plus petite que moi de vingt bons centimètres.

— Euh, oui, s’il vous plaît… Madame Vischnikova a loué un espace ici, je crois… Je

devais la rejoindre, elle et son équipe, mais je suis en retard…

            — Ah oui… en retard… Vischnikova… Voyons voir…» elle dit ça en consultant son smartphone. «Ah ben oui, ils sont au B12…» C’est sur le sont que j’ai noté son indéniable zozotement. «… ils sont bien là, une équipe de quatre. Ils sont arrivés il y a plus d’une heure!» Elle relève le visage vers moi et penche un peu la tête en faisant la moue. «Il a eu une panne d’oreiller, le petit monsieur? Bref, ils sont dans le B12! Je vous explique, c’est pas compliqué. Je vous accompagnerais bien, mais je ne peux pas. Bref! Sur le pignon, là, à droite — Vous ne pouvez pas le voir d’ici, c’est pas la peine de regarder, vous ne pouvez pas —, il y a deux portes. Bref, vous ne prenez pas la première, surtout pas, vous vous retrouveriez face à l’accès qui donne sur la chaufferie.» Elle se marre. «Donc en bref, vous prenez la seconde porte. D’ailleurs la première est sûrement fermée, Fred-mon-collègue-qui-fait-la-nuit, a dû la verrouiller hier à la fin de son service.» Ses sourcils ont formé deux accents très circonflexes au-dessus de Fred-son-collègue-qui-fait-la-nuit. «Bref, pas la première mais la deuxième…» 

 

            Automatiquement, si je dois me faire expliquer un itinéraire, je panique. Persuadé que je ne comprendrai pas grand-chose, je ne saisis à peu près rien. Dans ces moments-là, je ne demande à ma cervelle affolée que le strict minimum, qu’elle sorte de la purée des mots polis, vains, hésitants, décoratifs, inintelligibles, empressés, impropres ou redondants, les plus importants, ici «B12» et «deuxième porte».

 

            Ma panique me vient de mon enfance, dans les années 70, bien avant l’ère des GPS, lorsque toute la famille se rendait au Luxembourg à l’occasion des vacances d’été. Mon frère et moi étant trop petits pour lire une carte Michelin trop compliquée à replier dans ses plis pour mes parents, nous suivions pour commencer les panneaux routiers avant de plus tard aviser… Quand, infailliblement, nous finissions par nous retrouver égarés, maman disait «Louis, — mon papa s’appelait Louis — ralentissez! On va trouver quelqu’un pour nous renseigner.» Maintenant que j’y pense, il n’y avait aucune raison pour que ma mère vouvoie mon père puisqu’elle ne le faisait que lorsqu’elle était fâchée contre lui, or là, pour une fois, il n’avait commis aucune bêtise. Mais nous étions perdus et il était au volant, cela suffisait à ce qu’il soit condamnable. Sans discuter, mon brave papa levait le pied et nous nous mettions en quête de la bonne pomme qui aiderait notre petite famille désorientée. Lorsque finalement elle était repérée, maman ouvrait sa vitre passager pour l’interpeler avec une affabilité sincère quoique dégoulinante. «Bonjour, madame» — c’était toujours une personne du sexe féminin, car mes parents avaient fini par comprendre qu’il se trouvait plus de bonnes poires parmi les dames que chez les messieurs. «Bonjour, Madame, je vous prie de m’excuser. Nous nous sommes perdus. Nous ne sommes pas de la région. Nous cherchons à nous rendre à Sept Fontaines. Auriez-vous l’extrême amabilité de nous expliquer la route, s’il vous plaît?» Durant la réponse variablement limpide, à l’abri du regard de maman, mon frère, mon père et moi faisions immanquablement les andouilles. C’était nerveux. Papa singeait les salamalecs de maman et ça faisait beaucoup rire Philippe et moi. Personne donc n’était attentif aux explications données sauf maman qui les écoutait sans toutefois forcément les comprendre. Convaincue que ce qui lui échappait, l’un de nous l’avait saisi, maman n’aurait pas vu pourquoi interrompre son interlocutrice d’autant que, déférente comme elle l’était, elle n’aurait non plus pas vu comment. Dès lors, une fois la vitre remontée, après le «Merci beaucoup, Madame. Merci infiniment!» suivi du «Excellente journée et merci encore!» il n’était pas rare que, toujours aussi perdus, nous errions au hasard, parfois très longtemps, attendant je ne sais quel miracle. Mon incurable traumatisme vient de là, mais me tourmente heureusement moins souvent grâce à l’avènement du géopositionnement par satellite.

 

            Toutefois ici, sans cet accessoire, mais grâce au «B12» et à un agencement, ma foi assez rationnel des locaux, j’avais pu rapidement arriver là où je voulais, devant le studio d’Irina, vaste volume tout noir, tout vide et mal chauffé, là où nous allions tourner. Quatre halogènes révélaient tout au fond du hangar sept portes ouvrant sur sept loges numérotées d’une à sept. La première abritait les douches et les toilettes pour dames. Peggy avait entrepris d’investir la seconde pour y organiser le dressing room. Dans la numéro trois, Yazid installait son espace technique, vidéo et informatique. «La quatre, c’est pour toi, Patrice, si ça te convient,» me dit-il. Il s’y trouvait en effet le matériel audio encore en flight cases. À ma droite, la cellule où Irina serait maquillée, coiffée et habillée. Je reconnus sa voix exaltée — elle parlait à Raphaëlla.

 

            J’ignore pourquoi je n’ai qu’entrouvert la sixième porte. La seule lumière, une lampe de bureau posée sur le sol, éclairait mal une femme juste en sous-vêtements. Complètement immobile, elle était assise sur un tabouret. J’aurais dû m’excuser et refermer immédiatement, mais son attitude, le dos très droit, les paumes appuyées à plat sur ses cuisses, son regard résolument arrêté vers la cloison face à elle m’en a distrait. Je faisais quelque chose d’inconvenant en épiant cette femme à moitié nue, mais, appartenant au groupe des hommes dont les femmes ont parfaitement raison de ne pas se méfier, ça ne m’a pas frappé et je n’ai pas bougé, statufié que j’étais devant ce corps cataleptique. Mon hébétude un peu dissipée, je me suis approché à pas de loup, sans raison valable pour les pas de loup, avant de m’accroupir face à elle, mes yeux dans les siens — les siens verrouillés sur la cloison derrière moi. Ses pupilles étaient fixes à l’intérieur de ses yeux gris-bleu. Son bras, sur lequel j’avais posé ma main, était froid. J’ai posé ma veste sur ses épaules et je me suis éloigné comme on quitte la chambre d’un malade.

 

            «Il y a un truc bizarre dans la 6, j’ai dit à Yazid après l’avoir rejoint. Tu peux venir voir?

            — Un truc bizarre?

            — Oui, une fille assise, prostrée.

            — Dans la 6?»

En entrant, il a tout de suite compris : «Elle s’appelle Achilléa. Elle est la sexbot la plus chère du monde.» Il a tranquillement sorti son smartphone de sa poche et après deux ou trois manipulations, Achilléa s’est redressée comme si elle reprenait simplement ses esprits :

            «Bonjour, Yazid. Que puis-je faire pour toi?

            — Te présenter à notre ami Patrice, s’il te plaît.

            — Bonjour Patrice. Je m’appelle Achilléa. Je suis le dernier produit de la société Truebotix, Hangzhou, Chine. Ma technologie supplante celle des générations précédentes grâce à ma structure musculaire en myofibre qui assure une fluidité optimale à mes mouvements.

            — Juste l’essentiel s’il te plaît, Achilléa! » l’a coupée Yazid. Moi, j’étais sur le cul. Une perfection ! Impossible de deviner qu’elle n’était pas humaine. À part le son de sa voix, un peu étriqué, réduit, sans ampleur, elle était parfaite.

            «  Je poursuis, pardon. Mes treize faisceaux de myofibres faciales autorisent près de dix-mille combinaisons musculaires au niveau de mon visage, soit autant d’expressions distinctes. »

Son attitude de première de classe me tapait déjà sur le système. Tout savoir, tout décliner avec rien qui dépasse. Ni humour ni dérision à l’horizon. Une vantarde qui se vantait d’être, ni plus ni moins que, parfaite.

«  Je suis en outre dotée d’un Adaptive Prompting. »

— Ça veut dire quoi ? j’ai demandé, énervé, faisant au mieux pour le cacher.

            — Cela signifie que je me reprogramme constamment d’après mon environnement. » Son amabilité de salon de l’auto m’insupportait. Je n’avais qu’une envie, lui foutre une bonne paire de baffes à cette bêcheuse. « Je termine, si vous le permettez, en disant que je suis aussi équipée du tout dernier Thermal Signature Management pour faciliter le contact physique avec les humains. Ceci me permet de vous serrer la main, Patrice. L’extrémité de mes membres ayant atteint les 37 °C requis pendant que nous parlions.» Je préparais mon attaque. Je ne peux pas m’en empêcher. Les péteux, il faut que je leur fasse mordre la poussière. « Vous avez quand même un peu une voix de merde, Achilla, non ? »

Sans relever, elle m’a tendu la main et nous nous sommes touchés. C’était chaud. Normalement chaud et souple. Quand ses doigts se sont refermés sur les miens, j’ai vibré comme je vibre dès qu’une femme fait un tant soit peu attention à moi. Tout était pardonné. Yazid nous a coupés.

            — Merci, Achilléa. Tu peux t’éteindre à présent et te recharger. Une longue journée nous attend.»

Après un salut façon geisha, elle s’est rassise et est retombée instantanément dans son initial état catatonique. «Economisons ses batteries. Elle en aura besoin. Tout à l’heure, elle tient la vedette aux côtés d’Irina,» conclut Yazid.

            «C’est marrant, elle te tutoie et elle me vouvoie. Tu sais pourquoi ?

            — C’est comme ça qu’on s’adresse aux personnes âgées habituellement, non?

            — Tu crois qu’elle me trouve vieux?

            — Je sais pas. T’auras qu’à lui demander…

Publié le 29/03/2026 / 42 lectures
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