Une fois connecté à votre compte, vous pouvez laisser un marque-page numérique () et reprendre la lecture où vous vous étiez arrêté lors d'une prochaine connexion en vous rendant dans la partie "Gérer mes lectures", puis "Reprendre ma lecture".
Chapitre 7 : Charpente de chair et de sang.
Sortant d’un haut-parleur de la taille d’un paquet de Marlboro, comment la voix d’Achilléa aurait-elle pu incarner une voix humaine ? Un micro peut parfois faire passer des choses, mais là, dès le premier dialogue dans mon casque, j’ai su qu’on avait un vrai gros souci. Le plus en douceur, j’ai balancé : « Je me demande si la voix d’Achilléa n’est pas un poil métallique. » J’avais touché un nerf. Je l’ai tout de suite senti. Ils avaient eux-aussi flairé l’ampleur du problème. Je venais de leur confirmer. L’agitation a fait place à la stupeur, cinq paires d’yeux se sont tournés vers moi. Peggy s’est mise à criailler : « Un poil métallique, la voix d’Achilléa ? Un poil métallique, tu trouves, vraiment ? » puis, un peu moins strident : « Mais tu vas un peu chipoter à tes manettes et ce sera arrangé, non ? » Face à mon silence, les propositions, des plus audacieuses aux plus extravagantes, se sont mises à fuser jusqu’à ce qu’Irina brusquement hyperventile et se réfugie dans sa loge, immédiatement accompagnée par Peggy et Yazid. Achilléa, elle, s’était discrètement éclipsée dans le coin cuisine. Il n’y avait plus que Raphaëlla et moi, seuls au milieu du plateau déserté. Sans rien dire, on a sorti nos filtres, nos feuilles, notre tabac et on s’est mis à rouler. Elle roulait bizarre, Raphaëlla. Je l’avais déjà remarqué. Au moment où n’importe quel rouleur insère le bord du papier à cigarette derrière la ligne de tabac avec ses pouces, elle, elle s’aidait du carton de son carnet de feuilles. C’était ingénieux parce qu’en plus de sortir plus facilement une jolie clope bien finie, la force et le point de pression déterminaient tassée ou pas, fine ou grosse. Satisfaite, en humectant la gomme de sa cigarette svelte et pas trop tassée, elle a machaouillé : « Pourquoi il faudrait qu’elle parle, au fond ? » J’ai fait « Hein ? » Je ne comprenais pas. Qu’une clope parle ? Devant mon air ahuri, elle a répété : « Pourquoi il faudrait qu’elle parle, qu’Achilléa parle ? a-t-elle insisté. Pourquoi Shérazade, le personnage joué par Achilléa, ne pourrait-elle pas être muette ? »
L’après-midi, ça tournait. Concentré et dans la bonne humeur. Cadre serré sur une mappemonde. Le plan s’ouvre sur Raphaëlla dans une lumière chaude. Elle est assise en tailleur, habillée d’une abaya pourpre magnifiquement brodée et coiffée d’un turban assorti. Ça nous changeait de ses combat shoes et de sa coupe mulet. Irina, derrière le combo[1], a levé la main. C’était le signal. Raphaëlla se tourne vers la caméra et se lance : « Il était une fois un beau et riche héritier des Monts Sarawat. Il s’appelait Tamim. Un jour, il rencontra l’affriolante parmi les affriolantes, Irina. Très amoureux d’elle, il l’épousa. Tous deux furent très heureux, mais elle un peu moins, car il était si terriblement jaloux que lorsqu’il s’absentait pour parcourir le vaste monde, il enfermait son épouse dans son palais. À double tour ! La pauvre, pauvre petite princesse, s’étiolait d’ennui avec pour seule compagnie, Shérazade. Shérazade, la robote… »
Après Raphaëlla en babouches, on enchaîna sur les plans où Shérazade et Irina découvrent ensemble les plaisirs capiteux des caresses saphiques… C’était délicat, car sans bien savoir vers où aller, Irina savait très bien vers où nous n’irions pas. Vers les gros plans vulgaires et les structures grégaires d’un gonzo straight to action. Tous ensemble, nous nous démènerions vaille que vaille pour éviter une certaine destination, lui en préférant une autre, que nous ne pouvions que subodorer. Tous ensemble, mais surtout eux. Moi, un peu moins, car, sauf pour les questions spécifiques au son, je me sentais moins indispensable. Entre les prises, je m’écartais afin de me rendre utile autrement, en préparant de bons petits plats pour toute l’équipe par exemple. Quand c’était possible — ça l’était souvent —, j’emmenais Achilléa avec moi dans la kitchenette installée dans un coin du hangar.
Physiquement, elle n’était pas du tout mon type. Je la trouvais lisse. Son visage me rappelait ceux sur les boîtes aux rayons cosmétiques. Rien ne clochait, mais rien ne charmait. En revanche, question cuisine, Achilléa, c’était miss univers ! Avec une humanoïde de sa génération aux fourneaux, on sait tout mitonner. Elle possédait les recettes du monde entier et leurs ingrédients qu’elle pesait au gramme près, juste en les posant sur la paume de sa main. Et tous les produits, les meilleurs, les pires, les maîtres-achats, les promotions… Il fallait voir aussi à quelle vitesse elle éminçait les oignons ! La cuisinière parfaite ! à une coquetterie près, sa manière de poser la planche à découper.
En 1891, Seth Wheeler invente le rouleau de PQ sur son dévidoir. Cent trente-cinq ans plus tard, les ménages se demandent encore dans quel sens il faut débobiner le papier pour s’essuyer le derrière avec. Ana et moi, après tout de même des années d’une mesquine guérilla sur fond de sanitaires, avions trouvé un consensus sur la question. Et le décor stérile des waters avait retrouvé la paix. L’armistice sur la question de la planche à découper n’avait lui jamais pu être signé. Si Ana avait reconnu que les échancrures situées de part et d’autre d’une face de la planche étaient faites pour faciliter sa prise en main, que ces deux découpes devaient donc se placer dessous, en contact direct avec le plan de travail, elle s’était cependant toujours refusée à la poser à l’endroit. Achilléa aussi, bien que je lui en aie fait la remarque, s’entêtait à tronçonner les blancs de poireaux sur une planche à découper posée à l’envers. C’est là que j’y ai pensé pour la première fois.
Le matin du deuxième jour, quand Irina ouvrit la porte du studio, ça sentait bon. Café et thé embaumaient. Sur l’un des flight cases transformé en table à piqueniquer, Achilléa nous avait préparé de quoi bien démarrer la journée, allongé avec un peu de lait et un sucre pour moi, beaucoup de lait et deux sucres pour Peggy, noir très serré pour Irina, avec une lichette de cognac pour Raphaëlla et une théière pleine à la menthe pour Yazid. Au milieu des tasses et des serviettes en papier, elle avait même disposé un bouquet de fleurs cueillies dans les alentours.
Je me suis demandé pourquoi Achilléa avait fait ça. Pour comprendre pourquoi les autres font ce qu’ils font quand ils le font, je ne sais pas vous, mais moi, je me demande si à leur place je l’aurais fait aussi et pourquoi. Et si j’avais été Achilléa et qu’on m’ait dit le lundi que j’avais une voix dégueulasse, le mardi, je crois bien que, comme elle, j’aurais fait tout mon possible pour marquer des points, pour ne pas me faire débarquer. Plus même. Comme un enfant qui amène le petit déjeuner au lit à ses parents, pas pour les épater, pour qu’ils l’aiment, Achilléa à sa façon voulait qu’on l’aime. Et moi je n’étais pas loin d’être prêt à l’aimer. Parce que comme je l’ai déjà dit, l’amour, c’est tellement relatif et c’est quoi vraiment ? Être aimé, c’est comment ? Et aimer, c’est comment ? Au-delà de la concupiscence et de la procréation, qui aime qui et pourquoi ? Qui est aimable et qui ne l’est pas ? Je n’en savais rien et je m’en foutais après tout. Ce que je crois c’est que nous sommes tous différents, parfois aimables, parfois aimants, que nous ayons ou pas une charpente de chair et de sang.
L’expression sur les visages d’Irina et d’Achilléa m’a frappé durant les prises du troisième jour. Ni l’une ni l’autre ne faisait semblant. Qu’Irina sorte des habituelles exigences de la pure performance pornographiques, c’était juste un peu surprenant, mais pour Achilléa ? Comment une machine pourrait atteindre le plaisir ? Comment ses propres concepteurs expliqueraient-ils ça ? De là où j’étais, de ma situation de perchman, je dirais que ce qui enflammait Achilléa, c’était d’enflammer Irina. Ce qu’aimait Achilléa, c’était quand Irina aimait ça.
C’est le jeudi que l’incident s’est produit. On devait refaire un plan pour une séquence déjà tournée. Tout était prêt. On allait demander le silence et Peggy allait clapper quand Achilléa a soulevé un point de détail. C’était à propos de la coiffure d’Irina qu’il fallait retoucher. Peggy a rejeté l’objection sans l’avoir vraiment écoutée. Achilléa avait beau ensuite aligner rationnellement les raisons pour lesquelles il y avait effectivement des retouches à faire, Peggy restait obstinément sur ses positions. Le ton est monté :
« Peggy, j’ai expliqué dans le détail pourquoi les cheveux d’Irina ne raccorderont pas. Pourquoi t’obstines-tu ?
— Je n’ai pas à me justifier devant toi, je te répète que ça ira. Point final !
— Non. Il n’y a pas de point final qui tienne. Ça n’ira pas et tu le sais. Tu ne te permets de soutenir ton point de vue que parce que je suis une machine, que parce que je ne suis qu’une machine. C’est dégueulasse ! C’est nul ! C’est du genrisme ! Je croyais qu’on formait une équipe. »
Là-dessus, Achilléa s’est mise en mode standby.
Bien sûr les cheveux d’Irina devaient être recoiffés. Bien sûr nous n’avions pas pris le parti d’Achilléa pour ne pas faire perdre la face à Peggy. Bien sûr Peggy avait été de mauvaise foi et nous tous, avec notre silence, avions été des espèces de racistes modernes. Bien sûr, la machine avait raison et nous avions eu tort.
Irina a fait une œillade à Peggy et elles sont parties toutes les deux vers la deux. « En attendant que “la belle au bois dormant” se réveille, tu vas me donner un petit coup de brosse, Peggy, d’accord ? » Raphaëlla, Yazid et moi nous sentions emmerdés. Sans rien dire, on s’est chacun occupé dans notre coin. Mais le son était différent, plus amorti. Finalement Peggy et Irina sont ressorties et Irina nous a demandé de nous rassembler pour nous montrer comment on se souhaite bonne chance en russe avant un spectacle, l’équivalent « merde » bien connu en France. Dans l’est de l’Ukraine, comédiens et techniciens forment un cercle en se donnant la main. C’est le silence. Chacun se concentre. Après un temps, le metteur en scène crie : « Ni poukha, ni pera ! » après quoi, tous, en levant les mains, répondent d’une seule voix : « K tchertou ! » Yazid a réveillé Achilléa, on l’a prise dans le cercle, Irina a crié en russe « Ni duvet, ni plume ! » Achilléa a souri et on a tous hurlé, toujours en russe : « Au diable ! » Après ça, Achilléa a senti autour de ses épaules toute la tendresse et les regrets d’un déménageur blonde et aussi, qui volaient vers elle, nos baisers aériens, faute de la toucher et de lui foutre en l’air son HMC[2].
Vendredi, dernier jour de tournage, tard dans la nuit, Shérazade et Irina dansent sur le groove du duo de bendirs. Les couleurs de leurs cheveux, de leur peau et de leur bedlah[3] électrisent leurs deux corps en transe, beaux comme des feux d’artifice.
« Clap de fin ! Séquence sept, plan trois, prise une… c’était la dernière ! (Clac !) » L’émotion dans la voix de Peggy était perceptible et nous au bord des larmes. Peggy finalement a éclaté en sanglots. On s’est rapprochés, on l’a empoignée. Une mêlée de rugby et le pilier au centre dont le mascara dégoulinait.
On a bu. On a bu d’abord le Cava et ensuite tout ce qui nous tombait sous la main avant de nous effondrer tous sur l’immense lit à baldaquin.
Le lendemain, le papa de Yazid m’attendait à dix heures devant la grille verte, comme prévu, avec ma voiture réparée pour pas cher, comme promis. Que des pièces d’épaves aux couleurs hétéroclites. Relookage bigarré après une semaine insolite. J’aimais bien. J’aimais mieux. Après l’avoir réglé, je l’ai salué pour retourner chercher mes affaires et embrasser les amis — j’avais un bateau à prendre —, mais il a tenu à m’accompagner. Dans l’odeur de l’alcool oublié et les lumières de service allumées, l’équipe faisait doucement surface, sauf Achilléa déjà à faire café et thé et Yazid qui lui donnait un coup de main. Dès qu’on a franchi la porte, quand il nous a vus arriver, il s’est mis à fredonner.
C’est long et pénible, quand les autres vous chantent « joyeux anniversaire » parce que ça sent le réchauffé, le cœur n’y est pas vraiment. On sait que ça part d’une bonne intention, mais il manque quelque chose. Avec le temps, l’attention s’est muée en formalité. Comme lorsque les socialistes chantent l’Internationale, vous voyez ? On sent qu’ils n’y croient plus vraiment, qu’ils n’y croient plus du tout en réalité.
La voix de Yazid, ni spécialement belle, ni spécialement juste, était vraie, aussi sincère que celle d’Arno quand il chante les yeux de sa mère. Et le reste, on s’en fiche. Yazid improvisait une mélodie orientale avec un trémolo bouleversant. Son père s’est tout de suite mis à frapper dans les mains et Peggy et Raphaëlla et Irina… et Achilléa. C’était un mawaal. L’un de ceux chantés en Palestine à l’occasion des premières pluies, à la veille de la cueillette des olives, au moment où tout le monde se réunit avant de faire ensemble quelque chose de grand qui perpétue la vie.