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Chapitre 8 : Le cloud.
Dès l’appareillage, j’ai ouvert les vannes — depuis une semaine, les idées se bousculaient — la plus cruciale, insuffler à sa remplaçante cette faculté qu’avait l’originale de toujours me surprendre, son inconstance, son mystère. Comme Ana, il faudrait qu’Ana 2.0 tourne autour de cinq douches par semaine… prises n’importe quand… sans jamais décrasser le siphon. Après sa toilette, quand elle se glisserait en catimini dans la chambre pour ne pas me réveiller, deux ou trois fois par mois, elle se cognerait le petit orteil contre le pied de la table de nuit. À chaque fois, ça la ferait crier très fort « aïe ». Est-ce que j’aurais des remords ? En claudiquant ou pas, elle se retrouverait devant la penderie. Dans la pénombre elle ôterait son peignoir. Parfois j’apercevrais un peu du galbe de son sein.
Ne rien perdre. Surtout pas les détails.
Pour que je tombe dans mon piège,
– moi, Ô, victime béatement consentante.
Ne pas oublier le rituel de nos endormissements quand, après m’avoir embrassé, Ana me tournait le dos et se roulait en boule parce qu’elle était frileuse. Son corps dessinait une espèce de s. Moi, je me plaçais derrière elle, en cuillère, un c autour du s, un c vite augmenté d’une cédille qui se mettait à brandiller et que je muselais dans le repli de mon aine.
Tout noter tout de suite !
Il y avait aussi notre libido en pointillés ne nous permettant plus d’atteindre les cimes revigorantes qu’une fois par semaine. Pas plus, pas moins. Plus, je n’aurais pu planter mon drapeau en haut de la montagne… moins, je l’aurais planté à flanc de colline. L’ascension de la Sainte Victoire dans ces conditions était somme toute devenue une question de calendrier et nos conquêtes des pics s’en étaient retrouvées rarissimes, voire accidentelles. Mais c’était très bien comme ça. Ce re-serait comme ça.
Les souvenirs se pressaient dans ma caboche et dessous mes doigts suivaient du mieux qu’ils pouvaient. Autant cela avait été atroce plus tôt de me rappeler, autant aujourd’hui, je me sentais joyeux, comme sur la route de l’aéroport lorsqu’on va chercher quelqu’un qui compte. En chemin, on se rappelle les moments passés avec lui. On ne pense pas à son absence, qui a pu être douloureuse, on ne pense qu’aux retrouvailles imminentes. Dans le grand hall des arrivées, plus que quelques minutes nous séparent encore. Au-delà d’immenses écrans qui affichent des noms de villes mystérieuses, des voix expliquent en anglais des choses que personne ne comprend. Mais ça n’a pas d’importance. Elles sont juste un plus dans un monde de lumière, vaste et luxueux rempli de gens bien habillés, très classe. Cette attente délicieuse et l’espace qui l’entoure cristallisent ce que représente l’être cher qui va apparaître d’une seconde à l’autre dans l’ouverture des portes automatiques. Vite qu’elle apparaisse !
Parfois, quand on est seuls et que des trucs chouettes déboulent dans notre tête, on se met à sourire, mais on ne s’en rend pas vraiment compte. Les autres si. Ce sourire un peu con sur les bords qu’on a, il est très communicatif, il attire la sympathie et souvent les conversations : « Pardonnez-moi, Monsieur, mais depuis tout à l’heure je vous regarde. Vous m’avez l’air bien joyeux. Ça fait plaisir à voir. Vous êtes amoureux, non ? » Si deux semaines plus tôt un éléphant était entré comme ça dans ma vie de porcelaines, ça m’aurait grave fait chier, mais deux semaines plus tôt, personne ne m’aurait adressé la parole, et ils auraient bien fait, car les gens déprimés sont des pestiférés, pires même ; la peste est moins contagieuse. Aujourd’hui cependant, deux semaines plus tard, en pleine convalescence, j’étais heureux qu’un éléphant se soit assis sur la banquette face à moi. Allison n’était pas grosse en réalité. C’était l’une de ces vieilles dames sveltes à qui on donne à tort le bon dieu sans confession. Sous l’innocuité d’un chapeau de paille, un sourire honnête et une irréprochable veste-chemisier blanche, Allison cachait bien son jeu et très vite la conversation glissa. Aux imposés du badinage soporifique, son regard fripon nous fit préférer un tête-à-tête paillard.
Avant d’être retraitée, Allison avait été professeure de biologie. C’était bien là la seule chose anodine chez cette femme extraordinaire. Pour le reste, elle partait rejoindre son amant par représailles, son mari l’ayant trompée. Elle ne lui reprochait pas son adultère. Comment en vouloir à l’autre pour avoir voulu rompre la routine des ébats, relevant avec le temps plus du volontarisme que de l’extase ?
Durant longtemps leur appétence mutuelle avait évolué harmonieusement. Ils étaient partis du même palier, le niveau le plus bas, juste au-dessous du b.a.-ba, d’où il peut falloir une vie entière pour atteindre les cimes, tout dépend de l’effronterie des participants. Mais finalement c’était très bien comme ça car « Si au premier rendez-vous vous vous ramenez avec un porte-jarretelles, un fouet et un gode, vous ferez quoi pour les noces d’argent ? » avait explosé Allison, riant, rougissant et cachant son visage derrière ses deux maigres mains flétries. Geoff, son mari, étant le garçon, et pas le plus hardi, il donnait le tempo et elle suivait, plus ou moins patiemment. L’adorable amour avait mis près de quinze ans avant d’oser une première petite fessée et trois années de plus à susurrer finalement, d’ailleurs avec trop peu de conviction, quelques horreurs qu’elle lui avait malicieusement soufflées par l’intermède d’un ou deux livres égarés. Bon an, mal an, Allison et Geoff s’efforçaient d’encore s’enflammer sur l’une ou l’autre bagatelle inédite ou insuffisamment investiguée. À l’occasion de leurs noces de porcelaine par exemple, Allison avait eu l’idée d’une mise en place pleine de promesses, rétrospectivement ridicule, mais tellement amusante. « Non, n’insistez pas, dear Patrice, je ne vous dirai rien de plus… » gloussa-t-elle avant de vite me confier que Geoff, suivant ses instructions, l’avait menottée au pied du radiateur. Le feu de bois dans la cheminée, Superman March doucement dans la stéréo, les lumières tamisées… C’est là que Superman tourbillonnant dans le ciel l’aperçoit et s’élance à son secours. Concrètement, que Geoff, bridé dans son costume de location, sa cape rouge volant dans son dos, était censé sauter du haut du buffet, pour atterrir sur le canapé et bondir sur elle, lui infligeant les plus délicieux outrages. Mais le panneau du meuble avait cédé sous le poids de Geoff. Un grand craaac suivi d’un boum et puis plus rien. Allison avait appelé, mais Geoff était coincé, immobilisé et les voisins arrivés sur le palier ne pouvaient pas grand-chose, l’appartement était fermé à clef. « Je n’étais pas fière, croyez-moi Patrice, quand l’escouade des pompiers finalement surgit dans la pièce. Je n’étais pas fière, mais j’en ris encore. Et qu’y a-t-il de mieux dans la vie ? »
Elle ne lui reprochait pas son adultère, disais-je, car elle-même profitait largement de ces petites surprises de la vie qui vous transforment une visite de chantier en un tournio inespéré sur une palette de Rockwool ou des leçons de tennis en une cure de jouvence impudente. Où est le mal ? Pourquoi faudrait-il partager indéfiniment le même menu avec le même coéquipier ? Pour autant que ses incartades ne faisaient de mal à personne, Allison aimait se faire du bien. Sans remords et sans compter. Et si elle avait pressenti le moindre danger, si ses actes avaient pu blesser Geoff, son libertinage, elle savait l’étouffer.
Il y avait eu ce jeune homme dans la bibliothèque municipale, un jeudi matin. Un visage d’ange sous des cheveux bouclés. Bien qu’elle lui tournât le dos, Allison le savait la regarder — car comme nul ne l’ignore, les femmes ont des yeux partout. Le sentant derrière elle l’envisager et ne souhaitant pas l’en décourager, elle s’était retournée, déjà armée de l’un de ses sourires les plus engageants, mais à peine l’avait-elle dévisagé qu’elle avait changé d’avis. Derrière le regard ardent du garçon, elle avait débusqué un possible attachement, l’embryon de complications, un inenvisageable amour. Elle était sortie à la seconde, tuant tout espoir dans l’œuf.
Geoff aurait dû savoir que certains petits mensonges sont de belles preuves d’amour et qu’a contrario la sincérité peut faire très mal, mais non, cet idiot ne l’avait pas compris et il avait bêtement avoué son infidélité. Pour le punir, ou pour sauver la face, ou pour sauver leur couple, ou par dépit, Allison avait décidé qu’il ne pourrait plus la toucher durant sept ans. C’est le temps nécessaire pour que toutes les cellules du corps se régénèrent, la période utile pour qu’aucune particule constituant Geoff adultère ne puisse caresser le corps d’Allison. Après sept années, le corps de Geoff serait neuf, vierge, innocent, seuls les souvenirs, les informations sont immortels, des corps, il ne reste de toute façon rien.
« Je ne ferai bien sûr pas poireauter mon Geoff si longtemps. Je ne suis pas garce à ce point ! dit-elle en se cachant une seconde fois le visage. J’ai déjà tellement envie qu’on se reprenne dans les bras. Il était si touchant, un genou au sol, suppliant… Mais enfin, souffler n’est pas jouer ! Vous êtes d’accord, non ?
— Bien sûr, mais pour en revenir à ce que vous disiez, Allison, vous voulez dire qu’une personne qu’on reverrait après sept ans n’aurait absolument plus rien de ce qu’elle était avant ?
— En termes moléculaires, absolument ! On peut faire l’analogie avec le monde de l’informatique. Le hardware humain se subroge intégralement en sept ans. En revanche, le software, parce qu’il est virtuel, comme un cloud associé à un compte, traverse les temps. Les souvenirs, les idées, les goûts, la sensibilité, les croyances subsistent.
— C’est passionnant ! Si ma compagne, décédée il y a sept ans, était aujourd’hui avec nous, il n’y n’aurait plus d’elle-même que son esprit ?
— Parfaitement !
— Quelle belle nouvelle ! Ne bougez pas, Allison ! Je me suis approché d’elle. J’ai posé mes mains sur ses épaules et je l’ai embrassée sur les lèvres.
— Ha ha ha ha ! Mais vous n’êtes pas du tout mon type, dear Patrice !
— Peut-être dans sept ans ?
— Peut-être… En attendant, je vous laisse. Je crois que vous avez des choses à faire… »
*
La maison était rangée, bien nette. Ça sentait bon le nettoyant pour sols. Et sur la nappe de la cuisine, la rouge à pois blancs, il y avait un petit mot signé Dario. C’est mon voisin. Il est albanais. Sa femme, je ne sais pas. Enfin, je sais qu’elle est albanaise, mais j’ignore comment elle se prénomme parce que Dario, quand il explique, avec la couche de nicotine qui lui tapisse la gorge et son accent de là-bas, souvent, on ne comprend rien. Ce qui fait que je ne sais toujours pas si la femme de Dario s’appelle Pipette, Popette, Gipette ou Ginette.
Le matin, quand Dario fume sa première cigarette et que je rentre d’avoir acheté mon pain, parfois, on se croise. Deux planètes étrangères alignées par hasard et causant de tout et de rien. Ses mots, bien souvent, je ne les comprends pas, mais j’aime bien les écouter faire plouf dans l’Adriatique, les entendre s’emboutir et s’amortir tout en rondeur caoutchouteuse, comme les pare-chocs rebondis des auto-scooters.
Sans prendre le temps de manger, poussé au cul dans les escaliers par la bonne odeur Top Citron — Merci Dario, merci Pépette — , je me suis retrouvé au grenier avec dans les bras, le mannequin Stockman hérité du temps où maman était couturière. Un Belle époque, c’est-à-dire pourvu de formes généreuses. Presque exactement comme celles d’Ana. Sur l’écusson cuivré vissé sur son support, on pouvait encore lire : « Paris (IIe) — GUTenberg 06-44 ». J’étais embarqué avec Piaf, Gabin, Blier… ou Harrison Ford. Presqu’en courant, je suis redescendu et j’ai posé le Stockman dans notre chambre face au miroir à pied avec, dans son dos, le fond vert que Yazid avait eu la bonne idée de me prêter. Et tout de suite, sans perdre une minute, je me suis mis à habiller le mannequin, à photographier le mannequin, à déshabiller le mannequin. À l’habiller, à le photographier, à le déshabiller. Habiller, photographier, déshabiller… toute la nuit jusqu’à ce que le premier des trois placards soit vide, la carte mémoire pleine et les fichiers expédiés à la tribu. Sept ans pourtant étaient passés. Sept ans et je faisais comme si on était à une minute près, comme si j’étais dans le grand hall aéroportuaire.
Je suis un garçon très émotif, au point que si je suis fatigué, je fonds carrément en larmes pour un rien. Les tissus, les couleurs, les odeurs dans la chambre à coucher et tout ce qu’ils faisaient resurgir dans le fond de mon crâne n’étaient pas rien. J’ai pleuré pas mal cette nuit-là. J’ai hoqueté beaucoup, mais ce n’était pas de la tristesse, c’était de l’émotionnement : réaction anormale, dysfonctionnelle, parasite, notable chez les individus les plus faiblards. Un bug, quoi. Disons ça, un bug. J’en ai eu pas mal cette nuit-là avant de m’effondrer au petit matin pour quelques heures effilochées remplies de baisers d’Ana à Rome, Arles, Charleroi, Valencia, Ixelles, Berlin, Paris, Perpignan, Grenoble et Athènes, la ville la plus éloignée où nous soyons jamais allés. Ana n’aimait pas l’avion.
« Achète une Go-Pro, » fut la réponse de Yazid par mail. Il lui fallait plus de la vie d’Ana, plus de photos et des vidéos aussi avec les maisons, les restaurants, les villes, les gens qu’elle avait croisés. Et puis un maximum d’explications et des anecdotes s’il y en avait. Les sons familiers des voix, des ambiances. Et son histoire, ses opinions philosophiques, politiques, ses valeurs. Les films qu’elle avait appréciés, les artistes qu’elle ne pouvait pas encadrer. Les musiques aussi qu’elle aimait entendre quand nous faisions l’amour et les détails intimes, secrets, cachés de son corps. Comment elle conduisait, comment nous nous partagions les corvées domestiques, comment elle prenait soin de ses livres de chevet… La tâche était immense. Elle a pris plus de huit mois durant lesquels toute la tribu se mit au travail. Raphaëlla centralisait, triait, convertissait et dispatchait. Les photos permettant de préciser le HMC allaient à Peggy, l’inventaire des personnes connues et leur histoire à Irina et toutes les données concernant spécifiquement Ana à Yazid qui m’envoyait régulièrement des propositions d’Ana 2.0 en 3D et en couleur ! Je lui renvoyais mon avis, parfois des précisions ou des suggestions. Il me tenait également au courant des difficultés à faire comprendre aux Chinois ce que nous voulions faire sans le leur dire vraiment, car une poupée gonflable motorisée avec IA est une chose, l’usurpation d’identité en est une autre. Il y avait aussi les questions d’argent. Jamais l’entreprise à Hangzhou n’avait entrepris ce type de collaboration avec qui que ce soit. On tâtonnait, on expérimentait. Les acomptes se succédaient avant un solde final hallucinant. J’ai hypothéqué la maison. Les banquiers aiment-ils ? En tout cas, ils comptent.