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Chapitre 9 : « Engineered for Ecstasy. »
La veille du grand jour, à peine mes amis étaient-ils sortis du taxi que nous nous étions étreints. — s’étreindre : se serrer fortement dans les bras l’un de l’autre. — Moi, c’est une amie qui m’avait appris à bien étreindre. Jusque-là, à l’instar des miens chez qui le geste affectueux n’était pas l’usage, j’étais un béotien. Un matin que d’un baiser trop distrait j’avais embrassé Sylvia, collègue gracile, coquette et espagnole, elle m’avait rattrapé pour enrouler mes bras autour d’elle — Olé ! — et elle avait attendu, sa joue posée contre mon torse. Vraiment emmerdé. Troublé aussi, mais emmerdé surtout, j’avais fini par la serrer, un peu, mollement. Une étreinte deuxième balle de service, disons. « C’est tout ce que tu peux me donner, Patrice ? Je ne suis pas en sucre, tu sais ! » Le soleil, le sable et un peu de torera dans sa voix. J’ai senti le ace à ma portée. — Olé ! Olé ! — Et nous nous sommes étreints debout, longtemps. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Les miens aussi, d’une certaine façon. Depuis, quand j’enlace, j’enlace vraiment. Les amis, il faut les enlacer vraiment, pas que d’une fesse. D’une fesse, c’est nul.
Après nos vigoureuses embrassades donc, Yazid, Peggy, Irina, Raphaëlla et moi, on est rentrés pour manger la lasagne, boire le vin, manger le tiramisu, boire le café, prendre le pousse café… et après, au salon, danser sur Janis Joplin et Daft punk en passant par Dalida et toute la fine fleur de la variété française. Vers trois heures du matin, mes amis et moi chantions tous très mal. Après avoir massacré « Où sont les femmes ? » l’ultime Patrick Juvet cul sec, on est tous allés au lit. Le voyage avait été fatigant.
Le lendemain, un chauffeur, sans rien qui détone ni ne surprenne, est sorti de son camion, a ouvert les portes et a glissé un transpalette sous la caisse en bois de sapin, la même que j’avais vue dans la loge d’Helena. Une minute plus tard, elle trônait dans l’ouverture de l’entrée. Engineered for Ecstasy, en pleine poire.
Les phrases que j’avais anticipées pour répondre aux probables questions gênantes du livreur, je les ai remises dans ma culotte, car l’homme s’était contenté de me tendre sa tablette, son index enjoignant au mien de signer — surréaliste dialogue digital au terme duquel le chauffeur avait fourré l’écran dans sa poche et tourné les talons.
« Elle est là ! » a crié Irina de la fenêtre à l’étage. Sauf Peggy — « T’as pas idée du temps qu’il faut pour me préparer chaque matin… » —, ils ont tous dégringolé l’escalier pour déballer l’arrivage sans même prendre le temps de déjeuner. Raphaëlla expliquait, Yazid dévissait, Irina rangeait et Peggy criait encore d’en haut de l’attendre, qu’elle arrivait, de lui laisser une minute… J’aurais voulu moi aussi faire quelque chose, me rendre utile, mais à une seconde de retrouver ma voyageuse, mes facultés étaient annihilées. Quand a été dévissée la dernière vis, déverrouillée l’ultime goupille, quand le volumineux coffre de sapin s’est retrouvé désarrimé de sa base, quand enfin il s’est élevé de quelques dizaines de centimètres, de la position accroupie dans laquelle je me trouvais, j’ai vu apparaître quelque chose qui ne ressemblait ni de près ni de loin à une silhouette féminine. C’était un machin de forme indéfinie emmailloté dans un tissu argenté. Il était immobilisé par une multitude de vérins au milieu d’une cage en acier. Elle-même était montée sur roues. Peggy est arrivée juste à temps pour nous aider à la faire rouler dans le corridor pendant que Raphaëlla et Yazid entreprenaient de dégager l’armoire technique encore boulonnée sur la palette. Une fois le lourd châssis installé au salon et les pistons relâchés, j’ai approché ma main pour ôter le film de protection argenté. Irina a attrapé mon bras. « On y va ? » m’a-t-elle demandé, ses yeux dans les miens. Après une infime hésitation, j’ai arraché la housse et Ana est apparue. En position du lotus, seulement habillée de sous-vêtements neutres, elle semblait faire son yoga du samedi midi. J’ai fondu en larmes.
Yazid et Raphaëlla sont entrés dans le salon. Ils poussaient devant eux l’armoire externe, un flight case sur roulettes gros comme un frigo de camping. Pendant que Raphaëlla la câblait préparait dans un coin, Yazid s’est accroupi devant moi et de toute la douceur dont il était capable, il m’a demandé de sortir faire un tour. Il ne fallait pas que je reste là, que je comprenne le truc du magicien, que je voie l’envers du décor, que se déshumanise Ana 2.0 dans mon esprit durant sa transfiguration. L’enveloppe corporelle synthétique devant nous avait beau être une réussite, une perfection, largement au-delà de nos espérances, elle n’était encore qu’un corps vide, en tout cas pas plein de tout ce qu’on avait préparé. En restant là, je ne verrais pas naître un presque être humain, mais jailbreaker et rooter une machine avant d’écraser son adaptive prompting…
Un quart d’heure plus tard, Ana habillée par Peggy d’une chemise de nuit, avait été couchée sur le dos à même le tapis. Yazid avait fini d’installer le rack externe. Il était en train de le flasher. Il fallait de l’espace pour la psyché d’Ana. Le processus était en cours. Un large bargraph rouge et bleu remplissait l’écran du pc connecté à une valisette, connectée elle-même via un gros câble optique jaune, rouge et bleu au rack en pleine effervescence luminescente. Le curseur était parti de 100 % et devrait s’arrêter très précisément à 0,01 %. Plus, on risquerait que des émanations d’Helena persistent, moins, qu’une espèce de coma matériel s’enclenche faute de code source vital. Enfin, c’est ce que Yazid pensait, imaginait… Personne n’en savait rien en réalité. Personne n’avait jamais essayé de pervertir à ce point les micro-processeurs au cœur d’un système en principe fermé. C’est Boris, l’ami d’un ami d’Irina qui était venu en renfort. Si l’on devait quantifier le génie d’un hacker au nombre des fraudes informatiques pour lesquelles il est poursuivi par le FBI, alors Boris serait ce qu’on peut appeler, un as. Il avait imaginé des stratégies pour contourner les obstacles, pour ouvrir les portes, pour créer des clefs. Il avait même amélioré l’architecture globale. Ana serait encore plus proche de la perfection qu’Helena. C’est lui aussi qui avait élaboré le programme pirate en train de flasher le système d’exploitation à hauteur de 99,99 %. Il était en ligne. Un second pc sur la cheminée, que je n’avais pas remarqué a crachoté : « Привет, Патрик. » Je ne comprends pas le russe, mais le ton était cordial. J’ai crié :
Boris restait en ligne pour pouvoir réagir si jamais… À 30 %, le visage de la silhouette s’est un peu tendu et j’ai cru voir des tressaillements secouer très légèrement son corps. Je me suis rapproché. J’avais envie de lui parler comme à Ana quand elle était hospitalisée. Vers 20 %, sa tête a basculé sur le côté. Instinctivement, j’ai caressé doucement sa joue. Elle était perlée de sueur froide. Je me suis mis à lui parler tout bas. À 1 %, je me suis tu. Plus personne ne bougeait. Plus personne ne respirait. Si la connexion lâchait à ce moment-là, la silhouette serait brickée, foutue. Si le programme de Boris touchait par erreur la couche racine, le hardware pourrait griller, encore foutu. À 0,01 %, une cuillère à café est tombée sur le carrelage. On a sursauté ! J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Il y a aussi eu un cri. Boris s’est marré sur la cheminée avant de dire, roublard : « Всё будет хорошо. » Puis, il a repris très sérieusement, comme les mecs à Cap Canaveral, pour ceux d’entre eux avec un accent de Russkoff : « Checksum… Valid… Handshake… Synced… Flatline… Clear… Zero filling… done ! Hasta la vista, baby ! » « Hasta la vista, Boris », on a tous répondu dans un ensemble parfait. Yazid a regardé son écran, puis, le pouce en l’air, m’a dit « C’est bon ! ». Petit à petit, les ventilos se sont mis à faire un raffut d’enfer et nous, on s’est remis à respirer. J’ai embrassé le front d’Ana. Elle reprenait déjà des couleurs. Ou alors, c’est moi qui l’imaginais. Je me suis relevé. En plus du bruit, il y a eu une odeur d’ampli qui surchauffe, mais Yazid a dit que c’était normal.
Peggy a pris Ana dans ses bras. Une seconde d’hésitation… Elle l’a reposée doucement. Elle a ôté ses escarpins. Elle l’a reprise et l’a montée dans la chambre à l’étage. J’ai couru devant elles pour bien ouvrir le lit. Elle l’y a posée. Ses longs cheveux auburn étaient un peu chiffonnés sur le drap. Je les ai lissés de ma main et j’ai caressé son visage. Il était parcouru de légers spasmes comme celui de quelqu’un qui rêve. Je me suis retourné vers Yazid derrière nous dans la chambre. Mes yeux l’interrogeaient. « C’est normal. Elle se remplit de l’univers d’Ana. 2.5 pétaoctets, ça demande du temps et de la concentration. Maintenant et jusque demain matin, elle va apprendre l’essentiel, mais il lui faudra une quinzaine de nuits supplémentaires pour assimiler toute la vie et la conscience d’Ana.
On était tous très fatigués, alors après une petite soirée plutôt pépère, on s’est étreints de toute la force de nos cinq poitrines, nous sentant les uns les autres comme cinq morceaux d'une même pierre. Et mes amis sont repartis. Il fallait qu’ils ne soient plus là avant le réveil d’Ana, parce que dans son univers, ils n’existaient pas. « Le réveil d’Ana ! » Ana dormait en haut, là, juste au-dessus de moi, et elle se réveillerait demain matin. Elle ouvrirait les yeux comme si de rien n’avait été ! Comme si mon désert de sept années n’avait été qu’un cauchemar. Je me suis pincé. Ça n’avait été qu’un cauchemar, je ne rêvais pas, je n’étais plus un veuf à la dérive, Ana est là !
J’ai allumé la télé pour forcer le temps à passer. Aucune chance que je ferme un œil avec Ana là-haut, si près de moi, à portée de doigts. Pas possible de dormir. Je pars en voyage. Je saute littéralement à pieds joints dans ma tête. Les blasés qui ferment déjà un œil au moment du décollage, je ne les comprends pas. Mon cœur explose de joie. Je ne dormirai pas. En tout cas pas tout de suite. Pas avant un bon bout de temps. Il faut que je me fatigue. Je n’irai me coucher que lorsque la nausée de fatigue m’assiègera. Là seulement, je pourrai m’endormir avec Ana dans mes bras. Pour la cédille. On verra. J’ai éteins la télé. Impossible de comprendre le moindre mot. C’est Beyrouth dans ma tête. Je me couche sur le divan. Je vais me réécouter tous les albums de Rafferty.