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Une belle journée d’hiver inondée de lumière, quand le mistral sommeille, invite à se sentir d’humeur contemplative. Le soleil de février dardaille presque comme en juin sous le ciel de Nîmes. L’ombre aimable des micocouliers qui bourgeonnent déjà atténue l’assaut de ses rayons. L’après-midi s’évanouit tranquillement. La tombée du jour est plus traînante à l’approche du printemps. Un vendredi propice aux flâneries. Le climat se réchauffe. Soit. Cette méchante anomalie terrorise les anxieux, excite les oiseaux de malheur et les millénaristes, mais les touristes et les habitants en vacance s’en accommodent joyeusement. Les terrasses sont pleines. Ouranos entend en profiter. Il arpente le boulevard Victor Hugo qui file vers les arènes, égaré dans des pensées dont la plus baroque est sans doute que trois lettres enlevées à « chandeleur » ça fait « chaleur ». Saugrenu, peut-être, même un 2 février. D’autres réflexions plus épaisses, des images mentales fugaces, viennent l’agacer. Mais il les laisse grincer, grimacer. Un exercice jadis moins facile. Il vient de quitter son cabinet où s’empilent les dossiers de clients en proie à des névroses asphyxiantes. Fils d’un militaire peu gradé et d’une mère elle-même névrosée, frère d’un cadet qui a réussi, ‘lui’, comme avocat – dixit le père – Ouranos préfère consacrer son temps à cet adolescent cafi d’excoriations, ce cadre commercial en plein burn-out, à se comprendre mieux. Son engagement lui paraît plus noble que défendre des crapules au motif que ‘ça rapporte’. Un fils pédé, l’aîné en plus ! La honte de la famille. Il ne les reverra plus. On les enterrera sans lui. Vingt-cinq ans déjà. Le temps passe vite. Ces vexations, il les a emportées dans son bagage, comme le Mât du Tarot de Marseille. Ouranos fait sa vie. Seul. Il sait le devoir à son goût pour la liberté et sa douleur aux séparations. On se retourne encore sur ses quarante-sept ans et son mètre quatre-vingt-six, son maintien élégant, son dandysme étudié. Il a des conversations avec le chat qui en a fait son humain. Mais lui n’est pas un homme. Il en trouvera un. Boire une bière en terrasse pour étancher sa soif devient urgent. Y faire une rencontre lui semble utopique néanmoins. Les clubs homo : des placards. Les réseaux sociaux : de moins en moins divertissants. Le web c’est pour s’informer, se cultiver. Une terrasse où ça babille lui paraît un meilleur choix. Il se pose au Victor Hugo, commande une pinte à Pascal qui s’étonne de son absence prolongée. « Le boulot. ». « Une techno aux alentours d’Uzès, demain soir, ça te dit ? » - « Et comment ! Mes prochains rendez-vous, c’est pour mardi. » - « Pareil pour moi la reprise. Léo a tout organisé. » Ouranos n’est guère surpris : « Je le reconnais bien là ! On s’appelle dans la soirée. » Le week-end s’annonce enchanté. Les cigarières chantent dans sa tête, ‘Dans l’air nous suivons des yeux, la fumée … qui vers les cieux monte parfumée …’. C’est gai, et la zingarelle n’est pas encore venue semer la zizanie. Il allume une cigarette. On lui aurait prédit qu'il choisirait de porter du lin un 2 février, il se fût gaussé de cette prophétie aussi stupide qu'absurde. Une mèche brune, rebelle, échappe encore de son bun et caresse sa joue. Il la coince derrière l’oreille. Les propos de son père lui reviennent : « Le lin et les cheveux longs ça fait efféminé ». Le caporal avait cru rester poli pour une fois, mais il a fini à terre, le nez en sang. La mère effarée : ‘Ton père ne te pardonnera jamais ça !’. La bière devient soudain plus amère. Sa cigarette consumée, il ira peut-être hanter une librairie ou deux pour y trouver des bouquins qui feront sa journée, philosophie occulte, cuisine tex-mex … Ouranos Justamond s'intéresse à tout. La cuisine, c’est une façon d’aimer, ses amis, et lui-même. Le foot, non. Les éructations homophobes et racistes de beaufs cuités qui font la ola l’insupportent. L’éruption des ‘olé’ qui jaillissent des arènes pendant qu’on torture un taureau … Dégoût ! Faire sa bière « maison », un défi plus enrichissant. Ils ont décidé avec Léo, un ex rencontré en rave, de concocter un brassin. Impossible de s’ennuyer quand des brasseurs amateurs partagent leurs connaissances avec enthousiasme. ‘Do It Yourself’, c’est plus motivant que ‘démerde-toi ! ’. Le caporal ne manquait jamais d’élégance pour dire à son fils d’aller se faire … (un bip). La mèche rebelle revient danser sur sa joue. L’optimisme est de retour, il la laisse faire.